Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Logny : un tête à tête d'oiseaux

Les fonts baptismaux de l'église Saint-Nicolas de Logny-les-Chaumont

 

Les fonts baptismaux de l'église Saint-Nicolas de Logny-les-Chaumont sont en calcaire viséen gris à grains fins (appelé pierre de Meuse). Ils sont à rattacher au type de sculpture mosane.

La cuve de section cylindrique repose sur un seul pied massif, lui aussi, de section cylindrique. Le socle est circulaire et mouluré d'un tore.

 

Les quatre têtes d'angle sont frustes et irrégulières, le sommet des têtes est arrasé et prolonge la surface supérieure du bord circulaire de la cuve. Les yeux sont grands, en forme d'amande et le lobe oculaire y est inscrit dans un ovale creusé. La bouche est esquissée par une entaille horizontale mince.

Ces éléments reproduisent fidèlement la symbolique romane liée au baptême, sacrement qui fait du baptisé une ''nouvelle créature'' selon saint Paul.

On y retrouve les aspects de la typologie très prisée au Moyen-Age qui consiste à prouver que les récits du Nouveau Testament sont annoncés dans l'Ancien. Ici, la forme hémisphérique de la cuve rappelle l'océan primitif, la mer d'airain (bassin en bronze servant aux purifications dans le Temple de Salomon), elle évoque les eaux de la Genèse sur lesquelles l'esprit de Dieu planait avant d'opérer la création. En parallèle, elle renvoie au baptême du Christ dans les eaux du Jourdain, où remontant de l'eau, Il vit les cieux se déchirer et l'Esprit, comme une colombe, descendre vers lui.

Le baptême primitif sous la forme d'une triple immersion reproduit la scène des Evangiles.

Les quatre têtes d'angle, elles aussi, évoquent la création avec ce rappel de la Bible dans Genèse 2 4b : « Un fleuve sortait d'Eden pour irriguer le jardin, delà il se partageait en quatre bras : le Phison..., le Guihôn..., le Tigre... et l'Euphrate » pour arroser les quatre parties du monde. Il n'est donc pas étonnant que ces figures humaines, disposées aux quatre coins de la cuve rappellent les quatre points cardinaux dont l'homme occupe les territoires.

 

Le pied, en forme de fût, se dresse, sous la margelle circulaire de la cuve. Le cercle, on le sait, est un symbole cosmique, qui à l'époque romane désigne la perfection, l'au-delà, le ciel que tout chrétien cherche à rejoindre. Comme le mont Ararat dans la Genèse, premier sommet qui émerge pour accueillir l'arche de Noé, la colonne des fonts baptismaux est un rappel symbolique, de cette émergence qui s'élève et conduit vers un nouveau cosmos, comme l'Église est la nouvelle arche et le Christ baptisé, le nouveau Noé, qui va donner naissance à tous les hommes graciés.

Preuve que cette symbolique est bien l'apanage de l'époque romane, dans les premiers temps de la chrétienté, on utilisait un bassin (piscine) reposant directement sur le sol puis celui-ci fut réduit à une simple cuve, posée, elle aussi, à même le sol. On peut encore voir un témoin de ces cuves anciennes dans l'église de Lor (on l'a replacée sur un socle à l'époque moderne pour des commodités d'usage !)

(Voir photo de l'article sous même rubrique)

 

Les panneaux de la cuve de Logny sont magnifiquement décorés, résultat d'un travail de taille à la pointe.

 

Sur l'une des faces apparaissent des rinceaux gonflés formant trois figures circulaires au centre desquelles s'épanouit une palmette à quatre limbes ; aux extrémités, le rinceau se redresse et la palmette de divise en deux parties pour former un arbuste.

 

Sur une autre face, les formes circulaires se déploient en palmettes et grappes de raisin.

Le décor végétal renvoie là encore à plusieurs passages de la Bible directement en relation avec la cérémonie du baptême. Le palmier éveille l'idée d'immortalité, de résurrection, c'est l'arbre du paradis. Quant à la vigne et ses grappes de raisin, elle est le symbole du Sauveur crucifié dont le sang se transforme en vin eucharistique ;  la vigne eucharistique, avec ses pampres généreux, nourrit l'âme des croyants et leur communique la vie céleste.            

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Sur la troisième face apparaissent deux oiseaux affrontés s'abreuvant dans un vase en forme de cuvette. Il s'agit de toute évidence d'une évocation des oiseaux buvant à la fontaine de la vie.

Ce thème est en rapport direct avec le baptême. Il apparaît en France dès le VIIIe siècle dans l'Évangéliaire de Charlemagne, puis est repris, un siècle plus tard, dans l'Évangile de Saint-Médard de Soissons. Nous retrouvons sa représentation aux chapiteaux de la basilique de Saint-Remi de Reims qui servit de modèle et de référence dans toute notre région

L'arbre de vie du jardin d'Eden, gardé par des chérubins, après l'expulsion d'Adam. (Voir Genèse 3,20) est à l'origine du sujet. Par sa capacité à s'y élever, l'oiseau symbolise le ciel dans la vision du monde qu'en perçoivent les sculpteurs romans. Ainsi, le baptisé va retrouver le chemin du salut que l'Église va lui tracer et le sauver des forces du mal.

 

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Car c'est bien de lui, le mal, dont il s'agit, et qui apparaît sur la quatrième face de la cuve de Logny, sous la forme d'un animal. Le bipède est de profil, sa gueule est largement ouverte avec une langue tendue, prêt à mordre. Deux ailes sont esquissées et la queue du monstre, non finie, s'interrompt dans le cadre du cartouche qui le délimite. Le dragon, symbole du péché, est ici pour mettre en garde le nouveau baptisé, des menaces qui le guettent. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le prêtre, dans la célébration du baptême, commence par chasser le démon par une série d'exorcismes, où il somme l'esprit impur de prendre la fuite et fait le signe de la croix.

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Il est coutume, dans l'art roman, que l'animal exprime tous les aspects de la dégradation humaine et comme le soulignait Emile Mâle : « Le génie symbolique du Moyen-Age vit dans le monde animal une obscure image du monde moral ».

Jean-Luc C.

 

 

 

 

 

Orientation bibliographique : identique à celle des autres articles de la rubrique et en plus

- Le monde des symboles, Lexique, Dictionnaire d'Iconographie romane, aux éditions du Zodiaque Abbaye de La-Pierre-qui-Vire

- L'art religieux de la fin du Moyen-Age en France par Emile Mâle, Librairie Armand Colin 1931

- Champagne Ardenne: architecture et sculpture romanes par Suzanne Braun, éditions Créer août 2008



31/08/2014
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