Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Vaux-les-Mouron : le voile se lève sur ses Mystères

Quinze Mystères à découvrir

Vauriens et Vauriennes habitent, en superficie de terroir, la plus petite commune de l'arrondissement de Vouziers - ceci était vrai au temps du journaliste, folkloriste, ardennais Albert Meyrac ( 1847 - 1922 ), mais l'affirmation tient-elle toujours ? -.

Les villageois sont assez fiers de leur église Saint-Martin car elle renferme un vieux trésor rempli de mystères.

Hélas, l'usure du temps en rend leur lecture plutôt difficile. La quête d'informations sur leur origine n'est guère plus productive. Et pourtant leur vocation pédagogique pour une meilleure pratique de la liturgie est toujours indéniable.

Tentons de lever le voile sur ces mystères.

Descriptif :

Selon une carte postale ancienne, l'église actuelle de Vaux-les-Mouron a « été mise en service le 29 juin 1853, elle est due à l'initiative de Monsieur l'abbé DOUTTEZ. » A cette époque, aux yeux des chroniqueurs, les cloches constituaient un élément important des édifices, ils ne manquaient jamais d'en faire mention dans les commentaires. Celle de l'église Saint-Martin fut donc « installée en 1854 par LOISEAU-LIÉGAULT » Le chroniqueur abbé DOUTTEZ fait éditer par l'imprimeur Flamand - Ansiaux de Vouziers, une notice sur le zèle des chrétiens pour leurs églises et y ajoute le discours prononcé par l'abbé Laporte à l'occasion de la bénédiction de l'édifice. Faute de posséder cet ouvrage devenu rarissime, nous n'en saurons pas davantage sur l'origine du bâtiment.

 

L'autel secondaire de la chapelle nord est dédié à la Vierge ; en effet, une belle Vierge à l' Enfant déposée sur le gradin témoigne de la dédicace ; la statue représente Notre-Dame des Victoires dans une scène où l'Enfant Jésus est debout sur le globe du monde, lui-même perché sur un panache de nuages. Le bras gauche tendu du divin enfant indique une direction à suivre du regard, celle du grand tableau qui occupe la muraille juste derrière. Le drapé de la robe de Marie, le type de sa couronne, l'organisation de la composition dans son ensemble militent pour une datation fin XIXe siècle. La statue de la Vierge, dans l'église de Vieil-Saint-Remy, présentant des caractéristiques analogues est datée avec précision de cette même époque.

 

Acceptons dès maintenant l'invitation de l'Enfant Jésus et examinons la toile du tableau peint.

 

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Entourée de quinze médaillons illustrés, une grande mandorle présente Marie couronnée.

La Vierge occupe le centre de la scène avec Jésus, enfant, qu'elle porte sur son bras droit ; ses pieds reposent sur un croissant de lune. Quatre anges ailés s'approchent, porteurs de chapelets, tout comme Marie et Jésus. Au-dessus, dans une nuée, apparait le buste de Dieu le Père.

Le tableau représente les Quinze Mystères du Rosaire.

Petit historique

La dévotion pour la Vierge Marie s'est amplifiée à partir du XIIe siècle, notamment sous l'impulsion de saint Bernard. Dans les monastères l'Ave Maria remplace le Pater Noster. La fusion des salutations d'Elisabeth à sa cousine Marie d'une part, et celle de l'Ange Gabriel d'autre part, date des temps anciens ( vers l'an 600 probablement ) ; l'usage de l'Ave Maria, - Je vous salue Marie -, est donc acquis dans toute la chrétienté occidentale depuis longtemps.

Au XIIIe siècle les chartreux complètent la formule avec, tout d'abord la phrase : " Sainte Marie prie pour nous " ( Sancta Maria ora pro nobis ) , puis ajoutent : " Prie pour nous pécheurs Amen " ( Ora pro nobis peccatoribus Amen ).Notons que l'adjectif " pauvres ", dans pauvres pécheurs, ne sera ajouté que tardivement.

En 1350 les chartreux récitent la prière complète après de nouveaux ajouts : " Mère de Dieu " et " Maintenant et à l'heure de notre mort ". C'est la forme achevée de la prière toujours en vigueur aujourd'hui !.

La coutume monastique préconise la récitation régulière des 150 Psaumes de la Bible, une invitation qui s'adresse également à tous les chrétiens.

Au Moyen-Age, beaucoup de personnes sont encore illettrées, elles rencontrent des difficultés à mémoriser les Psaumes, aussi le texte biblique est-il rapidement remplacé par la récitation de l'Ave Maria 150 fois.

Toujours au XIVe siècle, le chartreux Adolphe d'Essen de la Chartreuse Saint-Alban de Trèves introduit une nouveauté qui fera école. Il propose la récitation de 50 Ave Maria, à répéter 3 fois si besoin, mais demande que chaque Ave soit complété par une méditation sur la naissance et la vie du Christ.

A cette époque là, la duchesse Marguerite de Bavière, éprouvée psychologiquement par l'infidélité de son époux, le duc Charles II, et par les troubles politiques de son temps, vient confier sa détresse au Père chartreux, qui lui propose, en guise de remède à son mal être, de réciter la nouvelle forme de prière.

La duchesse suit le conseil et retrouve l'apaisement, et va propager la formule auprès de la cour.

Dans le même temps, entre, à la Chartreuse de Trèves, un jeune étudiant, Dominique Hélion, surnommé Dominique de Prusse en raison de ses origines natales. Après une jeunesse agitée, voire dépravée, le jeune homme dépressif vient chercher auprès d'Adolphe d'Essen, un réconfort que la vie mondaine ne peut lui apporter. Le père chartreux, devenu prieur du monastère, propose le même remède au nouvel arrivant : récitation des 50 salutations à Marie avec comme consigne : ajouter à chaque Ave, le nom de Jésus suivi d'un fait marquant son passage sur terre.

Pour s'aider à retenir les 50 épisodes de la vie du Christ, Dominique de Prusse invente les clausules.

Il s'agit, à partir d'une courte phrase n'excédant pas une ligne, de résumer l'épisode pour n'en retenir que l'événement. Par exemple : " Jésus... que Jean baptisa dans le Jourdain et désigna comme l'Agneau de Dieu ".

Entre 1435 et 1445, il compose les 50 clausules qui deviennent le psautier de Marie ou Rosaire.

Le Rosaire gagne toutes les chartreuses et se répand dans toute l'Église d'Occident.

Dans tous les monastères, les moines avaient pris l'habitude depuis longtemps d'utiliser une cordelette à nœuds pour compter les psaumes. Par la suite, ceux qui étaient revenus des premières croisades et qui y avaient découverts le boulier à grains inventés par les musulmans, le préférèrent.

Lors des offices de prières, les statues de la Vierge étaient couronnées de petits chapeaux de fleurs appelés chapelets ou de guirlandes de roses qui laissèrent le nom de Rosaire.

La Vierge au Rosaire offrant son chapelet était née !.

Plus tard un religieux breton Alain de la Roche développera la dévotion du chapelet à la suite de saint Dominique de Prusse, mais sera à l'origine d'un quiproquo dont l'iconographie postérieure conserve des traces encore de nos jours.

Né à Sizun en 1428, devenu dominicain, ce religieux précoce quitte Dinan et sa Bretagne pour rejoindre les Flandres, puis les Pays-Bas autrichiens, et la Saxe. Chargé de l'enseignement dans les écoles dominicaines, il s'attache à généraliser la dévotion du chapelet et encourage les fondations de confréries du Rosaire. Il entretient surtout la confusion sur l'origine de la prière qu'il attribue à saint Dominique le fondateur de son Ordre mendiant.

Tous les hagiographes sont d'accord, aucune mention du Rosaire ne figure dans les vies écrites de saint Dominique, le fondateur de l'Ordre, mort en 1221.

La naissance du Rosaire date du XVe siècle ( 1460 peut même servir de date de début ) et le saint Dominique qui l'évoque est un chartreux et pas un dominicain comme on le voit sur certains tableaux ou vitraux.

Cependant le culte sera largement diffusé par les dominicains.

En 1573, c'est un pape dominicain, Pie V, qui institue la fête en l'honneur de Notre-Dame du Rosaire, à la date du 7 octobre. Cette fête se veut être une action de grâce pour la victoire de Lépante remportée sur les Turcs le 7 octobre 1571. Elle fut considérée comme miraculeusement obtenue à la suite des prières demandées à toute la chrétienté.

En 1572 le même pape venait d'officialiser la liste des quinze mystères qui figurent encore de nos jours sur de nombreux tableaux, comme sur celui de Vaux-les-Mouron.

 

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Positionnement des Quinze Mystères sur le tableau de Vaux-les-Mouron (identification :  J-L C. )

Composition des Mystères du Rosaire

Nous l'avons vu ci-dessus, le Rosaire dans son entier se compose de 15 dizaines de " je vous salue Marie ". La coutume admet désormais de réciter le chapelet qui ne comprend que cinq dizaines. Chaque dizaine est dédiée à un Mystère concernant les vies de Jésus et de Marie .Le Mystère est médité et s'accompagne d'une demande de grâce qu'il suggère ( cf. le fruit ).

Officialisés par le pape en 1572 ils sont de trois types : joyeux, douloureux, et glorieux, chaque type comporte 5 Mystères.

 

 Mystères Joyeux   

1) L'Annonciation de l’ange Gabriel à Marie.  Fruit : L’Humilité  Réf. : Lc 1, 26-38

2) La Visitation de Marie à sa cousine Elisabeth. Fruit : Le zèle, l'ardeur pour le salut du prochain (l'amour du prochain) La charité  Réf. : Lc 1, 39-56

3) La Naissance de Jésus. (Nativité)  Fruit : L'amour de la Pauvreté, n'être riche que de Dieu. Joie Paix. Réf. : Lc 2, 1-21

4) La Présentation de Jésus au Temple. (la Purification de Marie)  Fruit : La Pureté (du cœur, du corps et de l'esprit) Réf. : Lc 2, 22-40

5) Le Recouvrement de Jésus au Temple. Fruit : L'obéissance, (la recherche de Dieu en toutes choses) Réf. : Lc 2, 41-51

 

Mystères Douloureux  

1) L'Agonie de Jésus. Fruit : Le regret, la contrition de nos péchés Réf. : Mt 26, 36-56 et concordances

2) La Flagellation. Fruit : La mortification de notre corps (le pardon de nos sensualités) Réf. : Mt 27, 26 et concordances

3) Le Couronnement d'épines. Fruit : La mortification de notre esprit (le pardon de nos mauvais désirs) Réf. : Mt 27, 27-31 et concordances

4) Le Portement de la Croix. Fruit : Le courage dans les épreuves; accepter nos peines Réf. : Mt 27, 32 et concordances

5) Le Crucifiement et la Mort de Jésus sur la Croix. Fruit : Mourir à nous-mêmes (un plus grand amour de Dieu et des âmes) Réf. : Mt 27, 33-56 et concordances

 

Mystères Glorieux   

1) La Résurrection de Jésus. Fruit : La Foi (croire en l'Amour de Dieu) Réf. : Mt 28, 5-8 et concordances

2) L'Ascension. Fruit : L'Espérance chrétienne, le désir du Ciel Réf. : Lc 24, 50-53 et concordances

3) La Pentecôte. Fruit : La descente du Saint-Esprit en nos âmes Réf. : Ac 2, 1-13

4) L'Assomption de la Très Sainte Vierge Marie. Fruit : Un pur amour de Jésus et Marie, la grâce d'une bonne mort Réf. : Ap 12, 14-16

5) Le Couronnement de la Très Sainte Vierge Marie dans le Ciel. Fruit : La Persévérance (une grande dévotion à Marie) Réf. : Ap 12, 1-3

 

Malgré l'état délabré de la toile de Vaux-les-Mouron, les scènes peintes dans les médaillons se reconnaissent assez facilement surtout avec l'aide de la photo numérique.

Quelques-unes sont nettement identifiables

 Nul doute qu'à une époque proche, les motifs peints rendaient un précieux service aux personnes venant réciter le Rosaire. Avec leur chapelet, elles étaient assurées de respecter le nombre d'Ave, avec les médaillons, elles suivaient sans oubli le cheminement des Mystères .

 

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Le Crucifiement de Jésus

 

 

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La descente du Saint-Esprit sur les douze Apôtres, la Vierge est au centre ( voyez les petites flammes rouges au-dessus de chaque tête )

 

 

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La Flagellation

 

Le graphisme du dessin, le choix des couleurs, l'absence des personnages de saint Dominique et de sainte Catherine de Sienne qui apparaitront plus tard, concourent à dater le tableau de la fin XVIe ou du XVIIe siècle ?

 

Poursuivons l'examen de l'évolution du Rosaire au fil du temps;

Au XVIIIe siècle un autre breton, Louis-Marie Grignion de Montfort ( 1673 - 1716 ) se distingue pour ses prédications en faveur de la Sainte Vierge, il passe pour être l'apôtre du Rosaire ; il gagne la réputation d'être un représentant majeur de l'Ecole Française de Spiritualité. En 1712 il rédige son " Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge " que le pape Jean-Paul II, alors séminariste clandestin à l'usine Solvay de Cracovie, prendra, des siècles plus tard, pour modèle.

Au XIXe siècle Pauline Jaricot lance l'idée du Rosaire vivant ; en 1858 Bernadette Soubirous récite le chapelet à la Sainte Vierge dans la grotte de Lourdes ; le pape Léon XIII consacre douze encycliques à la prière de Marie, il est surnommé le pape du Rosaire.

Au XXe siècle, la Vierge se présente à trois enfants de Fatima ( en 1917 ) et s'adresse à eux en leur disant : « Je suis Notre-Dame du Rosaire...»

Enfin au XXe siècle, le pape Jean-Paul II proclame une année du Rosaire d'octobre 2002 à octobre 2003.

Par lettre apostolique Rosarium Virginis Mariæ, il réintroduit cinq Mystères de Lumière à la suite des Mystères joyeux, sur le modèle de ceux de saint Dominique de Prusse. Ce n'est peut-être pas un hasard puisque saint Dominique était étudiant à Cracovie et... que le saint Père y fut évêque beaucoup plus tard !.

Mystères Lumineux

1) Le baptême au Jourdain.  Fruit : "Jésus s’est fait péché pour nous" (2 Co 5)  Réf : Mt 3, 13-17 et concordances

2) Les noces de Cana.  Fruit : L’intercession de Marie dans le don de la grâce  Réf. : Jn 2, 1-12

3) L’annonce du Royaume. Fruit : Le Royaume de Dieu n'est pas un Royaume humain Réf. : Mt 5, 9; Mc 1, 15; Jn 20, 21-23 et concordances

4) La transfiguration. Fruit : L’attente de la Vie nouvelle avec Dieu  Réf. : Mt 17, 1-9 et concordances

5) L’institution de l’Eucharistie.  Fruit : La présence cachée de Jésus (la vie d'intériorité avec Marie Réf. : Mt 26, 26-29 et concordances

 

D'autres représentations du Rosaire vous attendent  dans les églises des Ardennes. Celle de Vaux-les-Mouron parait être la plus ancienne.

JLC

 

 

 



08/04/2014
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