Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Attigny : Scène d'esclavage en mairie

Pinceau contre caméra

Depuis le 21 mai 2001, l'esclavage est reconnu : "crime contre l'humanité". La journée du 10 mai commémore désormais l'abolition de l'esclavage. Le décret date de 1794, mais en réalité, il a fallu attendre 1848 pour sa mise en application.

 

Aujourd'hui, le sujet continue à ébranler les consciences, entretenu par des médias vigilants : c'est heureux !.

Au XIXe siècle, le journal télévisé n'existait pas avec ses reportages de sensibilisation mais le pinceau de l'artiste remplaçait la caméra.

D'autant qu'à cette époque un élément nouveau d'importance allait braquer les feux de l'actualité sur une science en plein essor : l'archéologie en terres orientales.

Des découvertes majeures sont révélées en Mésopotamie dès 1843, elles vont permettre désormais de mieux comprendre les civilisations disparues. Celles-ci vont fasciner les contemporains, notamment les artistes peintres, qui  s'emploieront à imaginer des scènes de la vie d'une lointaine époque, dont il subsiste quelques écrits. Les "Histoires" d'Hérodote sont du nombre (historien grec -484; † -420 avant J-C).

 

Brève d'histoire

On redécouvre la vie et les mœurs de l'entourage des rois d'Assyrie. La dynastie des Sargonides domine le pays et constitue un empire qui s'étend de l'Iran oriental à la Méditerranée et de l'Anatolie au désert d'Arabie.

Le roi Sargon II (-722; -705 avant J-C) se fait édifier une capitale prestigieuse : Assur avec en son centre,  un palais majestueux.

La Bible cite le puissant roi dans le Livre du Prophète Isaïe (Is, 20 -1). En -721, Sargon II envahit le royaume d'Israël et son fils Sennachérib déporte les Hébreux d'Israël entre le Tigre et l'Euphrate. Cette déportation entraine une unification des populations et a pour conséquence l'instauration d'une langue unique sur toute la partie de ce continent : l'araméen. Elle demeure la langue en usage au temps de Jésus Christ.

Les Sargonides sont des guerriers mais aussi d'excellents commerçants. Dans le harem, les règles codifient les droits et devoirs de chaque caste. Celle des esclaves est soumise à un commerce confié au marchand d'esclaves.

L'achat des épouses en Assyrie

La toile peinte à l'huile, qui décore le mur de la salle des mariages dans la mairie d'Attigny (Ardennes), est de belles dimensions : 3m 52 x 2m 70.

Elle figure le roi Sargon II, entouré de ses courtisans, qui procède à l'achat de femmes auprès d'un marchand d'esclaves

 

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Titre du tableau : "La vente des esclaves" rebaptisé "Le mariage en Assyrie" 1890

L'auteur

Ce tableau est l'œuvre d'un enfant du pays, le peintre Louis-Marie Doyen.

Le Dictionnaire Bénézit précise :

il est né à Attigny le 2 juillet 1864 et mort en région parisienne en mai 1934. Il est élève de J. P. Laurens, de Dawant et Saintpierre. Sociétaire des Artistes Français depuis 1889, il expose au Salon de cette société et obtient une mention honorable en 1892».

Quoique ayant quitté très jeune sa ville natale pour venir avec ses parents à Paris, il y fit par la suite de fréquents séjours et en 1935, donna à la Mairie d'Attigny un grand tableau : "L'achat des épouses en Assyrie" qui est toujours conservé dans la salle des Mariages»

Le musée de Nantes conserverait aussi des toiles de Louis Doyen.

Dans son Dictionnaire historique de l'arrondissement de Vouziers, Octave Guelliot rapporte (tome 4 de la réédition) que Louis Doyen est : «peintre, professeur dans les écoles municipales de Paris» et «qu'il a exposé aux salons de 1890 à 1921. Il a publié un ouvrage intitulé : "Des Principes élémentaires d'art décoratif" en 1903. Il avait un frère ainé, Eugène, né à Attigny le 1er avril 1855 qui était, lui aussi peintre, et qui a participé à plusieurs expositions : 1885, 1887, 1889».

L'œuvre

Extrait de la fiche technique issue de la base Palissy, sous référence PM08000692, auteur Gilles Blieck, sur le site des M.H. http://www.culture.gouv.fr :

«Elle porte la date de 1896 et se place dans le courant de l'assyromanie de la fin du XIXe siècle, inspirée par les nombreux articles sur la Mésopotamie publiés dans l'Illustration et par les décors de briques du palais de Sargon II à Khorsabad rapportés au Louvre à cette époque. Présenté dans la salle des mariages depuis 1935, le titre en a été modifié, "l'achat des épouses..." cédant la place au "mariage en Assyrie" Propriété de la commune, l'œuvre est sur la liste objets classés MH».

 

 

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Dans un article du bulletin municipal "Attigny", titré : L'Hôtel de Ville d'Attigny d'hier et d'aujourd'hui, M. Claude Chandeler écrit :

 

«Initialement, la salle des mariages devait être la salle du Conseil ; elle recèle un grand tableau de Louis Doyen datant de 1890

L'artiste était "prix de Rome" et fit don de son œuvre à la ville d'Attigny en reconnaissance des bourses qui lui avaient été données à Paris.

Le maitre l'avait intitulé "la vente des esclaves", mais un conseil municipal décida de l'appeler "mariage en Assyrie" pour effacer cette notion d'esclavage.

Il fut restauré à deux reprises, grâce au concours de la commune et de la fille de Louis Doyen;

Ce tableau aurait dû disparaitre en 1918 au cours de la destruction acharnée de l'envahisseur mais un soldat allemand empêcha sa disparition : c'était Herr Ludwig Drill dont la commune entendit parler en 1966 par un de ses amis...»

 

Parmi les peintres classés dans le courant de l'assyriomanie figure Edwin Long (1829-1891) avec un  tableau : "Le mariage aux enchères à Babylone". Il choisit la même thématique que Louis Doyen.

 

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 Le Mariage aux enchères à Babylone (photo web)

 

On remarque dans les deux tableaux des personnages féminins mis aux enchères avec une peau de couleur blanche ; s'agit-il d'un choix délibéré de la part des artistes ou la traduction fidèle, en image, du récit  des Histoires d'Hérodote ?

 J-L C



27/02/2014
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