Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Ardennes : Quelques cuves baptismales romanes

L'art roman au pourtour des cuves baptismales

Les cuves baptismales romanes en pierre bleue dite de Meuse sont nombreuses dans les églises ardennaises. Plus d'une cinquantaine d'exemplaires a été répertoriée. Plusieurs auteurs les ont étudiés dans des ouvrages dont il convient de citer de suite les références, car ces dernières serviront de fil conducteur pour l'exposé qui suit.

Je ne retiens parmi elles que les trois plus significatives à mes yeux:

=> "La sculpture sur pierre de l'ancien diocèse de Liège à l'époque romane" par Lisbeth TOLLENAERE aux éditions J. Duclot Gembloux Belgique 1957 ; ouvrage devenu rare, illustré de photos en noir et blanc.

=> Les cahiers d'Etudes Ardennaises, cahier n°31 d'octobre-décembre 1962 avec un article intitulé : "Essai sur l'évolution des cuves baptismales ardennaises du XIIe au XVIe siècle" sous la signature de Claude TAINTURIER. Cet article de 11 pages est suivi d'un enrichissement paru dans la même revue devenue Revue Historique Ardennaise au numéro 47 d'octobre-décembre 1966. Il est titré ; "Inventaire des cuves baptismales de 1963 à 1965" il est toujours sous la signature de Mme PLAT-TAINTURIER, avec 11 pages illustrées de photographies regroupées en noir et blanc.

=> Le document largement le plus complet sur le sujet, demeure à ce jour me semble-t-il, la thèse de doctorat en histoire de l'art et archéologie de Jean-Claude GHISLAIN présentée à l'Université de Liège. Il porte le titre : "Les fonts baptismaux romans en pierres bleues de Belgique et leur diffusion en France aux XIIème et XIIIème siècles". 2006. Ce gros pavé en 4 volumes n'a pas encore paru sous forme de livre, il est toutefois consultable, sur autorisation, aux Archives Départementales des Ardennes et de l'Aisne ainsi qu'à la bibliothèque diocésaine Jean Gerson de Reims. Chaque cuve y est étudiée dans le détail avec texte contenant toute la bibliographie.

 

 

D'abord historien mais aussi un peu géologue

Les origines géologiques

La pierre bleue de Meuse entrevue à Chuffilly, Annelles ou Tarzy est une roche calcaire. Comme le rappelle le pluriel, dans le titre de la thèse de Mr GHISLAIN, cette pierre se rencontre sous plusieurs aspects variables en fonction de son origine d'extraction. Ce point est capital pour l'observateur qui part à la rencontre des fonts romans. La couleur et le toucher de la pierre vont aider à une identification rapide sur le site visité.

Au Moyen-Age, deux bassins de production semblent avoir coexisté, ceux de Tournai et de Namur.

L'extraction s'est effectuée dans la couche géologique du Dévonien, la plus inférieure dans l'échelle de la stratigraphie qui nous préoccupe, mais surtout dans le carbonifère inférieur (l'étage du dessus), avec ses deux sous-systèmes: le tournaisien (pierre de Tournai), et le viséen (dit calcaire de Meuse, région de Visé).

La roche de Tournai est de couleur sombre et dure; grâce à son grain fin, elle prend l'aspect d'un marbre noir lorsqu'elle est polie. Son inconvénient : c'est une pierre gélive, qui, une fois travaillée, doit être entreposée à l'abri des intempéries.

L'autre type de calcaire, plus compact n'est pas gélif ; sa couleur est plus pâle,-  bleu virant vers le gris - sa structure contient parfois des fossiles de petite taille qui ont tendance à se transformer en calcite blanche.

Aujourd'hui la pierre de Meuse ne doit plus guère être utilisée pour réaliser les fonts baptismaux ?

(Nota : le mot "font" s'écrit avec un "t" car il dérive du mot "fontaine", rien à voir avec le fonds de commerce, ou le fond de cuve... à vin !  Le mot est très souvent mal orthographié)

Son exploitation demeure pourtant très active en Belgique. Je recommande vivement le site internet :

http://www.pierresetmarbres.be de l'association Pierres et Marbres de Wallonie où vous trouverez tous les faciès de cette pierre, désormais vouée à un autre type d'exploitation. Les plus acharnés d'entre vous se procureront le compte-rendu du colloque "Autour des marbres jaspés" organisé par le musée de la Province de Namur les 4 et 5 septembre 2012.

 

Les origines du baptême

Pour cette partie de l'exposé, je reprends l'article paru sous ma signature dans "Le Cercle des Collectionneurs de Signy-l'Abbaye" n°61 août 2008 page 12 et suivantes.

L'acte de baptême, le premier des sacrements, s'administrait au début de la chrétienté par une immersion complète du catéchumène. (le verbe grec "baptizâ" signifie être plongé, immergé).

Construit à côté des basiliques, le baptistère constituait un édifice à part, exclusivement dédié à cette fonction.

Puis, pour des raisons souvent pratiques, le baptême s'effectua par affusion (eau versée sur la tête). Les fonts baptismaux furent réduits à une simple vasque, appelée cuve baptismale, placée à l'entrée de l'église. (du côté nord à l'image des anciens baptistères et pour des raisons symboliques liées à la liturgie). Les plus anciens dans le département (des Ardennes pour mon propos) datent des XIème et XIIème siècles.

Ils se reconnaissent à la couleur gris-bleu de leur pierre, connue sous le nom de "pierre de Meuse", jadis extraite des carrières de la région de Dinant et de Namur.

La forme est caractéristique : la cuve est le plus souvent cylindrique avec quatre têtes d'angle saillantes.

Elle repose sur une colonne centrale ou sur un fût cantonné de colonnettes. Un décor sommairement gravé orne ses faces.

 

Comment décrypter le message que véhicule ce décor ?

La symbolique du baptême trouve naturellement ses origines dans la Bible.

La division du cercle en quatre parties égales évoque le signe de croix. Au Moyen-Age le cercle représente le ciel, le carré (et ses quatre côtés), la terre que l'on croyait plate, avec ses points cardinaux.

Le baptême vient libérer l'homme du péché. Le célébrant, par le geste de la bénédiction, divise l'eau en forme de croix  et prononce ces paroles : "C'est Dieu qui t'a fait jaillir de la source du paradis terrestre et t'a divisé en quatre fleuves pour arroser la terre entière", ce qui explique la présence des quatre têtes d'angle qui rappellent les quatre fleuves du paradis cités dans la Genèse : Phison, Géon, Tigre et Euphrate (Gen.2,10-14) ; ceux-ci arrosent les quatre points cardinaux : anatolé, dysis, arlatan, mesêmbria, dont les premières lettres composent le nom d'ADAM, l'homme par excellence !

Certains auteurs interprètent différemment  la symbolique des quatre têtes. Pour eux, ils représentent les quatre évangélistes (voir la cuve de La Valroy aujourd'hui à Rethel, bientôt peut-être dans l'église de Saint-Quentin-le-Petit), d'autres y voient les quatre vertus cardinales ou plus simplement les quatre éléments : air, terre, feu et eau.

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          Launois-sur-Vence                                                                                               Renneville

 

 Après les quatre têtes d'angle, tentons de comprendre la présence de motifs végétaux ou animaliers sur le pourtour des cuves.

La palmette et l'acanthe, plante, elle, au feuillage persistant, sont symbole d'immortalité, elles font partie du décor roman. Le palmier évoque aussi l'idée d'immortalité, de résurrection, c'est l'arbre du paradis. La palme, que les enfants des Hébreux répandent sous les pas de l'âne le jour des Rameaux pour fêter l'entrée du Christ à Jérusalem, est utilisée comme symbole pour représenter le paradis, comparable à la fraîche oasis du désert.

 

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            Chaumont-Porcien                                                                             Son

 

La vigne, avec ses pampres et la grappe de raisin sont le symbole de l'Eglise, du sauveur crucifié dont le sang se transforme en vin eucharistique ; nous les retrouvons gravés au pourtour des cuves baptismales de Son, Chaumont-Porcien, Wasigny, Thugny-Trugny, Nouvion-sur-Meuse etc...

 

Un bestiaire d'animaux monstrueux côtoie parfois le décor végétal. Ce sont des lions crachant, des monstres tirant la langue, ou des quadrupèdes rugissant, gueule ouverte. Ils s'observent sur les cuves d'Hannappes, Logny-les-Chaumont, Remilly-les-Pothées, Remaucourt, Jandun...

Ils évoquent le pouvoir satanique du Mal qui menace tout non baptisé.

 

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Logny-les-Chaumont

 

Quelques précisions

Dans le numéro 62 du Cercle des Collectionneurs de Signy l'Abbaye (novembre 2008), j'ai complété mon propos à la suite des visites des églises que nous avions organisées avec les offices de Tourisme et tous les bénévoles des équipes d'animation pastorale qu'il convient, une fois de plus, de remercier ici, pour leur engagement ; il détermine le succès de ces manifestations proposées gratuitement au public.

L'emplacement des fonts baptismaux, à l'entrée de l'église, n'est pas le fruit du hasard, comme rappelé ci-dessus. Leur place privilégiée est au Nord, côté Evangile, soit, dans une église orientée : à gauche en entrant.

Les anciens traités de construction recommandaient qu'on creuse dans la chapelle un espace circulaire ou octogonal pour y accéder en descendant une ou plusieurs marches. Aujourd'hui, depuis la réforme du rituel des baptêmes de 1989, les fonts baptismaux peuvent être placés à l'endroit jugé le plus approprié pour la célébration du sacrement;

L'évolution dans la pratique du baptême a donc entrainé au cours des âges la substitution de la grande cuve d'immersion à une cuvette d'abord posée à terre, puis élevée sur un support. On divisa même la cuvette par une cloison pour former deux cavités distinctes dont l'une est un réservoir d'eau et l'autre un entonnoir ou évier, au-dessus duquel se pratique l'affusion.

Descriptif d'un font baptismal

Le font baptismal se compose généralement de quatre parties: le pied, la tige, la cuve et le couvercle.

Le pied s'évase de manière à procurer une base stable. Le fût, trapu, se présente sous forme d'une colonne unique ou groupée en 4 ou 5 colonnettes. La cuve le plus souvent circulaire, mais aussi carrée, est certaines fois octogonale, car le nombre huit est le chiffre de la régénération et de la béatitude. C'est la partie la plus ornée où figurent sujets pieux, symboles et inscriptions. Enfin le couvercle affecte le plus souvent la forme pyramidale. Il est en bois, en fer, en bronze et mobile. Il est surmonté souvent par une croix, par l'image de la Trinité, ou la statue de saint Jean-Baptiste.

 

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Alland'huy  église Sainte-Catherine

 

Dans la majorité des cas les cuves sont taillées dans la pierre. Le bois avec adjonction d'un récipient en métal, la faïence, le fer, le cuivre et la fonte sont des matériaux utilisés postérieurement à l'époque romane.

L'étrange cuve de Lor (près de Le Thour) est directement inspirée de la baignoire antique.

 

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Lor

Le plus vieil exemple du cuve baptismale pour les Ardennes serait celui dit de "Grandpré", autrefois conservé dans les jardins de la Préfecture de Mézières. Qu'est-il devenu aujourd'hui ? Mon courrier adressé aux services préfectoraux en 2013, pour tenter d'en retrouver la trace, reste sans réponse à ce jour.

 Les cuves reposant sur un support sont, de loin, les plus nombreuses. Celle de Condé-les-Herpy est en pierre claire; elle possède un évidement hémisphérique et repose sur un pied massif rectangulaire cantonné de quatre colonnettes cylindriques. Les angles de la cuve ont été malheureusement ébrasés.

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Condé-les-Herpy église Saint-Martin

 

Près d'Attigny, la cuve en pierre de Chuffilly est de forme octogonale ainsi que son fût et son pied ; celle de Jandun est de forme cylindrique, mais repose sur une base octogonale, d'époque, il est vrai, plus récente. Elle présente quatre têtes d'angle dont une seule est complète.
A Damouzy la taille de la pierre a laissé un mobilier massif, qui inspire la robustesse ; un soin particulier a été appliqué à la finition des visages dotés d'une chevelure soignée. Le support unique n'est pas d'origine, la naissance des quatre colonnes disparues est bien visible à l'aplomb des têtes.

 

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Damouzy église Saint-Remi

 



18/02/2014
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