Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Olizy et son tableau curieux du Vouzinois

 Hommage au Curieux Vouzinois

 

Le retour du chaud soleil d'été invite à la balade. Si d'aventure vous êtes instinctivement enclin (e) à découvrir le patrimoine religieux de l'Argonne ardennaise, un conseil pour réussir votre sortie : consultez la revue du Curieux Vouzinois avant votre départ.

Son numéro Hors Série VIII de décembre 2005 propose par exemple une liste de 27 circuits autour de Vouziers. Mais la précision est superfétatoire, puisque vous possédez déjà ce numéro.

 

C'est à Olizy, devant l'église Saint-Pierre-aux-Liens que commence la visite d'aujourd'hui.

Sage conseil rappelé dans la préface de notre guide : prenons notre temps... la flânerie .. supporte mal l'empressement!

Page 31, le descriptif de l'église, qui, pour l'essentiel, date du XVe siècle, invite à quelques observations extérieures :

- beaux éléments de défense avec canonnières et tour d'angle

- nombreux graffitis parfois énigmatiques (croix, poinçons ... )

- écusson sculpté des armes du seigneur du lieu (famille Deschamps) - [ Voyez ma rubrique Baptistères, sur Vaux-Champagne ]

L'auteur de l'article, Raymond Hardy, propose ensuite de venir admirer "l'originalité du décor intérieur" avec :

- ses clés de voûte à motif floral ou exhibant monstres et diables

- ses étranges visages de pierre ou de silhouettes animalières ornant les chapiteaux

- sa statuaire, saint Sébastien par exemple

- dans la sacristie, sa piscine Renaissance, son bandeau portant écussons sculptés enrichis des outils des métiers du bâtiment entourés de fleurs de lys

- "au-dessus du maître-autel, le tableau représentant la Nativité est dû au pinceau de Madame Alix Poisson de la Perelle, châtelaine d'Olizy qui fut l'élève du peintre Alexandre Cabanel (1823 - 1889) / Peintre favori de la cour impériale dont le style est considéré comme l'exemple même de la banalité académique. Voir sa «Vie de saint Louis» au Panthéon"

Refermons le temps de la visite ce numéro de la revue, et ouvrons-en un autre pour découvrir la personnalité de cette dame, auteure du tableau du maître-autel.

 

Dans le numéro 23 de l'édition de mars 1990 (pages 43 et suivantes), c'est René Garreau qui tient la plume. Il précise qu'Olizy conserve deux tableaux de Madame De La Perrelle : la Nativité dans l'église et un portrait de Maurice Gaston De La Perrelle, en mairie.

Alix De La Perrelle

Suivons Mr Garreau pour dépeindre l'artiste (notons qu'il écrit le nom de famille avec deux R):

"Artiste peintre amateur de talent, Mademoiselle Alix POISSON née à Châlons-sur-Marne en 1828, épousa en 1849 Monsieur Léopold DE LA PERRELLE qui habitait le château d'OLIZY.

Elle était élève d'Alexandre CABANEL (1828 - 1889) peintre officiel de la cour de NAPOLEON III. CABANEL effectua plusieurs séjours au château d'OLIZY.

Peintre de genre et de portraits, elle exposa aux Salons Parisiens de 1864 à 1888.

Elle exposa aussi à l'exposition régionale des Beaux Arts de Châlons-sur-Marne, exposition limitée aux artistes champenois qui eut lieu d'août à septembre 1896;

Le musée GARINET de Châlons conserve d'elle trois magnifiques tableaux d'huile sur toile intitulés :

- Portrait de Madame GARINET, daté de 1884.

- La Fileuse, daté de 1877.

- Jeune Femme à sa toilette, daté de 1884.

Le musée de Reims eut d'elle «Un jour de fête» daté de 1868.

Le musée de Douai eut aussi une toile intitulée «Après la lecture». Hélas, ces deux tableaux ont disparu durant la grande guerre 1914/18.

Madame Alix DE LA PERRELLE était une femme au visage de camée, très distinguée et d'une grande culture. Elle parlait l'anglais, lisait des auteurs tels que Shakespeare, Dickens etc...

Très appréciée par son entourage, gentille, aimable, douce et très élégante, tous les villageois d'OLIZY l'appelaient Madame ALIX et la respectaient.

 

Son père, Monsieur Charles POISSON, sous-préfet de DOUAI puis nommé à VOUZIERS le 30 mars 1846, avait été précédemment sous-préfet de REIMS. La révolution de 1848 trouva Monsieur POISSON en poste à VOUZIERS ; il fut révoqué. Il est mort et inhumé en 1869 à OLIZY. Monsieur POISSON a publié à VOUZIERS la Revue Bibliographique de l'année 1848.
Monsieur Charles POISSON, Officier de la Légion d'Honneur avait pour devise «BONTE-LABEUR»

  Depuis la parution de l'article (1990) quelques précisions complémentaires peuvent être apportées :

- l'auteur du Catalogue des ouvrages de peinture, sculpture, dessin, gravure et lithographie exposés dans les Galeries du musée de Douai (1869) fait naitre Alix Marie Poisson le 27 novembre 1831, il décrit ainsi le tableau « Après la lecture - Etude » : "Une jeune paysanne, d'une physionomie sérieuse, vient de fermer un livre qui est encore sur ses genoux. elle est sous l'influence de sa lecture et réfléchit aux enseignements, aux pensées qu'elle y a trouvés". don de l'auteur 1865

- ce tableau du musée de Douai avait été volé après le 15 septembre 1918. Il fut donné en 1959 à la Alte Nationalgalerie de Berlin (Est) par Horst Ruge. Il a fait l'objet d'une signalisation au musée de Douai en 2000 et a été finalement restitué à la ville le 12 octobre 2012.

Voir l'article de Presse dans la Voix du Nord Douai titré : "retour au bercail pour la jolie liseuse de la Chartreuse, après un siècle d’exil publié le JEANNE MAGNIEN

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La conservatrice du musée Anne Labourdette devant la toile restituée (photo : La Voix du Nord)

 

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"Après la lecture" toile d'Alix De La Perelle (photo : web)

 L'Adoration des bergers

Il est temps maintenant de revenir au tableau du maître-autel d'Olizy que les auteurs cités ci-dessus intitulent La Nativité mais qui représente plus précisément l'Adoration des bergers.

Selon René Garreau "les personnages de cette toile ont le visage de personnes d'OLIZY travaillant au château ... il a été peint vers 1870... ses dimensions sont : largeur 1,33m et 2,26 m de hauteur"

 

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 L'Adoration des bergers au maître-autel d'Olizy

 

Pour réaliser le sujet de cette toile, Alix De La Perelle ne semble pas piocher dans le registre de son maitre Cabanel. Celui-ci force l'admiration par ses pulpeuses Vénus ou Nymphes qui séduisent en son temps l'empereur Napoléon III à tel point qu'il acquiert la fameuse "Naissance de Vénus" aujourd'hui au musée d'Orsay ; mais le maitre ne parait pas avoir été très inspiré, comme son élève, par les versets 15 à 20 de l'évangile de Luc qui, au chapitre 2, évoquent l'Adoration des bergers:

"Lorsque les anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : « Allons donc jusqu’à Bethléem : il faut que nous voyions ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. »

Ils se dépêchèrent d’y aller et ils trouvèrent Marie et Joseph, et le petit enfant couché dans la crèche. Quand ils le virent, ils racontèrent ce que l’ange leur avait dit au sujet de ce petit enfant. Tous ceux qui entendirent les bergers furent étonnés de ce qu’ils leur disaient.

 Quant à Marie, elle gardait tout cela dans sa mémoire et y réfléchissait profondément.

Puis les bergers prirent le chemin du retour. Ils célébraient la grandeur de Dieu et le louaient pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, car tout s’était passé comme l’ange le leur avait annoncé."

A leur époque, les Rembrandt, Champaigne, Le Brun etc...y sont  plus sensibles, ils peignent cette scène, mais leurs compositions diffèrent de celle qui apparait sur le tableau d'Olizy.

Il faut chercher dans le catalogue du grand peintre italien Guido Reni (1575 - 1642) dit le "Guide" pour trouver le modèle dont a pu s'inspirer Alix de La Perelle. L'œuvre du peintre de Bologne, grand admirateur de Raphaël, a su d'ailleurs créer des émules. Nombreux sont les peintres à recopier la scénographie du tableau de l'Adoration des bergers de Guido Reni. Parmi eux figure Pierre Poncet de La Rivière qui se lance dans l'exercice vers 1748. Sa toile est aujourd'hui conservée dans l'église Notre-Dame de la Crèche et Saint-Gorgon à Crache, commune de Prunay-en-Yvelines.

 

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tableau de Pierre Poncet De La Rivière (photo : web)

Bien que la scène soit inversée, ce qui est classique dans les copies, la composition est la même que celle du tableau d'Olizy.

Le ciel à l'arrière plan  s'illumine aux lueurs de l'aurore pour montrer qu'un jour nouveau se lève, l'arrivée du Christ et son espoir de Rédemption vont changer le destin de l'humanité.

L'enfant Jésus, allongé sur une caisse, humble couche pour un descendant de lignée royale, projette la lumière de sa divinité qui vient irradier la Vierge, en adoration devant Lui.

Joseph, en retrait, car non impliqué dans l'action, assume son rôle de vigilance.

Les bergers munis de leur houlette restent dans l'ombre, étonnés mais admiratifs.

Les anges, leur mission de guide achevée, retournent au Ciel en déployant une banderole portant l'inscription : GLORIA IN EXCELSIS DEO (Gloire à Dieu, au plus haut des cieux... cf : Luc 2; 14)

 

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L'Adoration des bergers de Guido Reni ( photo : web)

 

Notice technique

Église Saint-Pierre-aux-Liens classée M. H. par arrêté du 3 mai 1913

 

Extérieur

 

- portail nord : deux pilastres, dont une décorée de motifs géométriques en zig zag croisés, encadrent l'ouverture rectangulaire moulurée d'un gros tore. Le tympan en arc cintré est ajouré et garni de remplages flamboyants alternant mouchettes et soufflets dans une composition peu banale. De part et d'autre du tympan, prolongeant les pilastres, des colonnes cylindriques à ornements de type candélabre, s'élèvent jusqu'au niveau de la corniche du toit (certaines dotées de chapiteau "assiette" typique de l'art ogival anglais). Au centre une niche vide a dû recevoir jadis une statue. Entre l'alignement des colonnes les moellons du mur plat sont décorés de motifs géométriques gravés par incision ( voire en intaille).

- façade occidentale : elle offre une succession de niveaux horizontaux délimités par des bandeaux en saillie. Au centre, un oculus à remplage flamboyant se compose de quatre oculi à deux mouchettes opposées qui, dans un mouvement de rotation, forment le bord extérieur du cercle des oculi. Le portail est à deux vantaux rectangulaires séparés par un trumeau. Au-dessus, le tympan en arc cintré est lui aussi ajouré  et se pare d'un remplage flamboyant savamment composé. Au centre niche avec emplacement d'une statue disparue. A droite du portail sur l'arête de la corniche, un personnage portant l'habit monastique, apparait à mi-corps, les bras derrière le dos, plié sous une charge.

- façade méridionale : sous la corniche d'un contrefort trace d'un ancien cadran solaire surmonté d'une inscription devenue illisible (une devise ?)

- les contreforts sont surmontés de pinacles

 

Intérieur

- les trois autels sont de style baroque XVIIIe siècle. L'autel majeur présente deux colonnes en marbre avec chapiteau corinthien. Le retable est surmonté d'une corniche garnie de pots à fleurs, le tout en pierre calcaire blanc. De part et d'autre, deux consoles renversées finement ajourées en forme d'hippocampe. Le retable se prolonge de chaque côté par un large bandeau de pierre qui rejoint le mur de l'abside. Il est ouvert par deux baies rectangulaires qui communique avec l'arrière du maitre-autel. L'entablement est surmonté d'une structure supportée par deux consoles inversées, l'ensemble est dominé par une croix eucharistique (nimbée)

- deux colonnes, disposées latéralement en vis à vis, supportent les statues de saint Éloi à gauche et de saint Pierre à droite. Ce dernier tend le livre ouvert avec la mention latine : "tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église" (Matthieu : 16; 18)

- au pilier sud du chœur la statue de saint Sébastien attaché à sa colonne

- à l'autel sud, les pilastres remplacent les colonnes de marbre. Le retable de l'autel comporte une niche avec la statue de Notre-Dame de Lourdes.  Au-dessus, des guirlandes ruissèlent des pots à fleurs dont il ne manque que la couleur pour enflammer la composition luxuriante.

- un décor identique habille l'autre autel secondaire. Une statue de la Vierge à l'Enfant occupe la niche centrale.

-disposée dans le renfoncement de deux piscines les statues de :

 saint Etienne portant de la dextre le livre des évangiles et de l'autre main la pierre, objet de son supplice

Notre-Dame de Fatima, souvent représentée comme la"statue de neige" ou qualifiée de "dame toute vêtue de blanc" selon le récit de ses apparitions

 

Vouzinois 1 (2014) 032 bis.jpg         Vouzinois 1 (2014) 056 bis.jpg
saint Etienne en tenue de diacre                                                           Notre-Dame de Fatima

- statue de Jeanne d'Arc en armure

- statue de sainte Bernadette sur une console

- comme celui de Vaux-Champagne, le chemin de croix porte la signature Chantrel -1924.

Sculpteur à Paris, Madeleine Chantrel a travaillé dans l'atelier d'art religieux de son frère Henri au Mans. Elle a participé aux expositions du Salon des Artistes français de 1914 à 1926.

On connait d'elle plusieurs chemins de croix dans les églises de Champagne-Ardenne.

 

Nota : le docteur Octave Guelliot signalait l'existence d'une statue de saint Gorgon dans son Dictionnaire de l'arrondissement de Vouziers : elle semble avoir disparu. La Revue d'Ardenne et d'Argonne 1908 - 1909 signale, page 169, les panneaux d'une porte, en bois sculpté du XVe siècle au classement des M. H. en tant qu'objets mobiliers (arrêtés ministériels des 25 juillet et 5 décembre 1908).

JLC



21/06/2014
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