Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Rilly-sur-Aisne et ses litanies

Des superlatifs à la gloire de Marie

 

Des oies, vous n'en verrez plus beaucoup dans le paisible village ardennais de Rilly-sur-Aisne. Pourtant son ancien vocable de Rilly-aux-Oies laisse supposer que l'élevage des anatidés y était pratiqué jadis ; à moins qu'il n'évoque plutôt la présence de l'osier abondant sur des terres souvent inondées au gré des caprices d'une rivière indomptable. A une époque reculée, il est vrai que les habitants sont affublés du surnom moqueur de "gaudaux", qui n'est pas sans évoquer le jars, le mâle chez l'oie, que l'on désigne "gaudre" en patois ardennais. Heureusement, la tradition s'est perdue !

Le village, étiré le long de la route principale, est fier de son église magnifiée par une restauration récente. L'édifice est élevé au XVIe siècle. Il semble avoir remplacé un ancien sanctuaire, construit plus à l'est, à proximité de la voie romaine et placé sous l'invocation de Sainte Marie. ( voir la notice rédigée par Jean Puybasset dans Revue Historique Ardennaise tome XX 1985 pages 53 à 56).

Cependant ici, le saint patron, vedette depuis le Ve siècle, n'est pas Notre Dame mais Waast, l'évêque d'Arras. Avant de recevoir la crosse épiscopale, celui-ci a tenu son bâton de pèlerin et accompagné Clovis de Toul à Reims pour le catéchiser. On connait l'histoire et surtout la légende !

Toutefois, Marie reste bien présente dans l'église Saint-Waast de Rilly-sur-Aisne.

Un autel secondaire dans le bras du transept lui est consacré. Une statue en plâtre célèbre Notre Dame des Victoires et sa dévotion au Cœur Immaculé. La Vierge y est représentée élégamment drapée. Fièrement, elle présente Son Fils, debout sur le globe constellé d'étoiles et dominant un amas nuageux.

Le modèle fort répandu, s'inspire de la statuaire de la fin du XIXe siècle.

Les vitraux des litanies

L'évocation de la thématique mariale conduit à projeter un regard au-delà des épisodes de la vie de la Vierge et à s'intéresser aux dévotions postérieures qu' Elle a pu susciter. Les litanies sont du nombre.

Elles transparaissent dans les écrits, s'affichent dans la sculpture, décorent les vitraux.

Deux fenêtres de la nef de Rilly leur sont consacrées.

 

Rilly inauguration 001 bis.jpg

 Epithètes extraites des litanies de la Vierge

Vitraux du maître-verrier Jacques Le Chevallier -1946

 

Rilly inauguration 002 bis.jpg

 Fenêtres du mur sud de la nef

 

Les deux vitraux n'abordent qu'un registre d'épithètes parmi les louanges adressées à Marie au travers des litanies, ce sont :

- Miroir de Justice  ( Speculum justitiæ )

- Arche d'Alliance ( Foederis arca )

- Trône de la Sagesse ( Sedes sapientiæ )

 

- Porte du Ciel ( Porta Cœli )

- Jardin Secret ( Hortus conclusus )

- Tour de David ( Turris Davidica )

Le thème tiré du Cantique des Cantiques et de l'Ecclésiaste est associé à celui de l'Immaculée Conception ; il se développe à partir du XVe siècle. Les louanges sont alors exprimées en latin.

Historique abrégé des litanies

Une litanie est une prière, une supplication ou, une louange traduite par l'illustration ci-dessus.

Au départ les litanies désignaient les processions, comme celles organisées pendant les trois jours des Rogations qui précédent l'Ascension. Elles sont alors appelées "litanies majeures" pour les différencier des "litanies mineures" qui ne durent que le temps d'une journée.

L'origine des litanies est ancienne, elle remonte aux premiers siècles de la chrétienté.

Les litanies des saints semblent être les  plus vieilles. Le célébrant, prêtre ou diacre, invoque un saint par la parole - ou le chant - et la foule lui répond:  « Priez pour nous »  (Ora pro nobis à l'époque).

Puis apparaissent les litanies de la Sainte Vierge ou litanies de Notre-Dame de Lorette qui par la suite s"enrichiront des litanies du saint nom de Jésus, du Saint Sacrement, ou encore du Sacré Cœur. Ces dernières, encouragées par la visitandine Anne-Madeleine de Rémusat vers 1720, étaient récitées dans la région de Marseille pour conjurer une épidémie de peste qui décimait la population.

Plus proches de nous, les litanies de saint Joseph voient jour en 1909, elles sont récitées ou chantées chaque 19 mars, date anniversaire de sa fête.

Si la formule grecque Kyrie eleison (Seigneur prends pitié ) constitue la plus ancienne supplication, Grégoire le Grand la complète en 598 par une invocation au Christ : Christe eleison ( Christ prends pitié ).

Le Kyrie, prière mais aussi chant admirable, introduit le Gloria dans le déroulement de la célébration de la messe. La supplication que traduit le Kyrie se trouve citée plusieurs fois dans les Psaumes ou dans l'Évangile de Matthieu ; comme par exemple : l'appel adressé à Jésus par la femme cananéenne, dont la fille est tourmentée par un esprit démoniaque (Mt : 15, 22 ) ou celui des deux aveugles de Jéricho pour recouvrer la vue ( Mt : 20, 30 ).

Les litanies de Notre-Dame de Lorette

Elles demeurent les plus connues et les plus pratiquées.

Elles ont été approuvées sous forme d'indulgences par le pape Sixte Quint en 1587 ( ou Sixte V ) mais auraient été composées entre 1150 et 1200. Un manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Paris y fait référence  ( lat. 5267 ). Le franciscain saint Bonaventure aurait encouragé leur pratique au XIIIe siècle.

D'autres sources citent le cardinal italien Jean-Baptiste Savelli comme compositeur officiel en 1498.

Leur diffusion date bien du dernier quart du XVe siècle. Elles ont été de nouveau approuvées en 1601 par le pape Clément VIII.

Les litanies de Lorette comptent aujourd'hui une série de 50 invocations réparties en 6 groupes, énumérant ainsi les qualités religieuses de Marie. Les litanies sont récitées ou chantées en particulier au mois d'octobre lors du Rosaire ( pour ce sujet : voir article du blog ). Le prêtre ou le diacre entonne le verset Kyrie eleison, Seigneur prends pitié, les fidèles récitent ou chantent le répons : Priez pour nous.

Quelques mots sur Lorette

Loreto, ville de la province d'Ancône, dans la région des Marches de l'Italie centrale, abrite le sanctuaire le plus célèbre au monde qui est dédié à la Vierge. La cité conserve en effet la maison où est née Marie ( Santa Casa ).

La légende rapporte que, dans la nuit du 9 au 10 décembre 1294, alors que le lieu, près de Nazareth,  où se trouvait la maison de la Vierge, était sur le point d'être reconquis par les Musulmans, un cortège d'anges souleva l'habitation et vint la déposer à Loreto.

Comme dans toutes les légendes, plusieurs versions interprètent l'événement avec des nuances. La Sainte Maison aurait d'abord séjourné en Dalmatie à Rauniza, entre Tersatz et Fiumen, où elle y aurait été entreposée le 10 mai 1291, pour reprendre son envol vers une autre destination avant d'atteindre le terme de son voyage. Toutes ces translations aériennes ont fait de la Vierge de Lorette la sainte patronne des aviateurs. Sa proclamation officielle en cette qualité a été décrétée par le pape Benoit XV en 1920. Notons que le pape Benoit XVI s'est arrêté à plusieurs reprises sur ce haut lieu de pèlerinage; il est encore venu à Loreto pour son dernier voyage officiel le 4 octobre 2012.

La réalité historique parait aujourd'hui beaucoup plus simple que la légende. C'est une riche famille italienne, les Angelis, qui aurait financé le transport par bateau de la précieuse relique, pour la sauver du désastre après la défaite des croisés en Terre Sainte. La maison enlevée de son site primitif est venue assurer la gloire et aussi la fortune de la famille Angelis, car la foule de pèlerins a vite afflué aux abords de la Santa Casa.

La récitation des litanies de la Vierge est toujours assurée chaque samedi dans la belle basilique Notre-Dame de Lorette, un rituel qui se perpétue depuis sa création.

Les qualificatifs pour désigner et chanter Marie rivalisent de beauté comme :

-éclatante comme le soleil - belle comme la lune - étoile de la mer, étoile du matin - fontaine des jardins - puits d'eaux vives - cèdre élevé - olivier magnifique - lys parmi les épines - massif de roses - miroir sans tache - tour d'ivoire - cité de Dieu - miroir de sainteté - demeure de l'Esprit - tabernacle précieux - rose mystique - maison rayonnante - fleur des champs - etc ...

Autres représentations ardennaises des litanies

Les litanies s'affichent aux vitraux de plusieurs églises du département des Ardennes, leur liste reste toutefois à être dressée. D'autres modes de représentations plus rares existent.

Le beau tableau sculpté en haut-relief de l'église Saint-Martin de Contreuve, méconnu et sans doute unique dans le département, est du nombre.

Il est en pierre polychromée. Datée du XVIe siècle, la pièce est classée M.H. au titre des objets en date du 05/07/1929.

 

 Contreuve litanies 001.jpg

 Le panneau sculpté de Contreuve ( carte postale association des amis de Saint-Maurille )

 

La Vierge apparait debout, en avant du cadre. Elle est en prières, les mains jointes ( aujourd'hui mutilées)

Elle se tient dans l'embrasure d'une porte matérialisée par deux colonnettes, la Porte du ciel, que rappelle le symbole du demi-cercle au-dessus du tympan. Sous l'arc cintré est descendu Dieu le Père, coiffé de la tiare papale, il  tient dans sa main gauche la sphère du monde surmontée de la croix et bénit de la droite.

Le Père éternel est entouré d'une cohorte d'anges, des Apôtres, des Patriarches et des Prophètes.

Derrière la Vierge, en arrière plan, figurent plusieurs épithètes des litanies transcrites sur un phylactère et illustrées de leur attribut caractéristique.

Sur le bandeau supérieur, déployé dans la largeur du tableau apparait l'inscription en écriture gothique :

Virgo es amica mea suivie de lettres difficiles à identifier qui pourraient compléter le début par : et macula non est in te, phrasant le Cantique des Cantiques ( IV, 7 ).

Sous le soleil, en haut à droite ( à gauche de la Vierge  ) : electa ut sol, éclatante comme le soleil ; en dessous près de la tour : turris davidica, tour de David ; sous le miroir : speculum justitiæ, miroir de justice ; dans le bas du tableau à droite sous la représentation d'un bâtiment surmonté d'une tour, une louange qui pourrait évoquer la Cité de Dieu ou la Maison rayonnante ?...

A gauche ( à la droite de Marie ) en haut sous l'étoile et la lune : stella maris, pulchra ut luna,? étoile de mer, belle comme la lune; sous le bouquet de lys : lilium inter spinas, lys parmi les épines et en-dessous peut-être : plantatio rosæ, massif de roses ?

 

La représentation de Contreuve, comme les autres, s'inspire du modèle d'une gravure reproduite dans les "Heures" de Simon Vostre, publiées à Paris en 1505 par Thielman Kerveren et dont copie figure ci-dessous. ( voir La sculpture flamboyante - Normandie Ile de France par Jacques Baudoin éditions CREER page 121 )

 

simon de vostre 001.jpg

 

Le modèle imaginé par Simon Vostré  ( début XVIe siècle )

 

Un autre exemple ardennais de motif sculpté évoquant la Vierge aux litanies s'observe sur la façade méridionale de l'église Saint-Jean-Baptiste de Sery, mais il ne se présente pas sous la forme d'un tableau.

La Vierge est debout, ses pieds reposent sur une console, elle a les mains jointes, elle  prie. La statue est détachée de la muraille. De part et d'autre, le soleil à la droite de Marie, et la lune à sa gauche, sont figurés par des visages posés sur une console dont la base comporte l'inscription en lettres gothiques de l'épithète qui lui correspond. Au-dessus l'étoile de mer est grossièrement sculptée. Deux autres consoles gravées d'épithètes illisibles ont perdu leur élément figuratif, on croit y lire : la tige de Jessé fleurie virga Jesse floruit ou le jardin clos ortus conclusus ( en bas à gauche ) et à droite, la porte du ciel et ses trois tours : porta celi .Tout autour, gravés en retrait dans les pierres du mur, apparaissent d'autres motifs avec leur épithète inscrite dans des phylactères déployés. Datation : 1547

 

 

 sery 002 bis.jpg

Mur de l'église de Sery

 

Pour clore provisoirement ce chapitre consacré à la Vierge aux litanies, il ne serait pas concevable de passer sous silence un vitrail à l'iconographie rarissime qui, certes n'est pas ardennais, mais assure la fierté du diocèse : le vitrail Renaissance de la petite église de Jouy-les-Reims, village du vignoble aux portes de l'agglomération rémoise.

Il montre « une Vierge dont l'Enfant est présenté, nu et visible, dans le sein de sa mère. Cette image hardie, fréquente dans la statuaire ( Vierges dites "ouvrantes" ) est exceptionnelle dans l'art du vitrail. Apparue au XVe siècle, elle fut interdite dès le XVIe siècle ». Dans : Sur les Routes de Champagne Maurice Hollande Editions Michaud Reims 1959 page 9 )

Notons que le thème de la "Vierge ouvrante" qui se prête bien à la formule du triptyque, s'est appliqué aussi à la statuaire. Elle a donné lieu au "tabernacle de la Trinité", considéré comme un abus iconographique, déjà dénoncé dès le Moyen-Age par le citoyen de Barby, Jean Gerson, puis totalement banni ensuite par le Concile de Trente.

Les représentations iconographiques parvenues jusqu'à nous sont donc rares.

jouy les reims.jpg

La Vierge des litanies au vitrail Renaissance de l'église de Jouy-les-Reims

 

 

 

 



11/05/2014
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 87 autres membres