Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Au Petit-Ban d'Ecordal : une croix ressuscitée

Des croix de chemin au bord du gouffre de l'oubli

Oui !, les croix de chemin et les croix de carrefour sont en voie de disparition. Si la carte IGN demeure la mémoire de leur emplacement, la visite sur site entérine leur disparition irrémédiable. Elles vont sombrer dans l'oubli. Est-ce la raison qui motive historiens ou simples amateurs à se passionner pour le sujet?...

Selon les premiers, la tradition d'élever des croix au bord des routes tire son origine de la Bretagne. Il est connu qu'à une époque lointaine, les druides, pour sacraliser certains lieux judicieusement choisis, y érigeaient des menhirs ( de men = pierre et hir = long ). C'était à la période du néolithique ( ≈ -9000 à -3000 avant J. C. ) bien éloignée de celle des premiers missionnaires chrétiens, qui pourtant s'approprièrent ces supports de pierre pour y graver des symboles religieux, comme celui de la croix grossièrement figurée.

La Bretagne n'est pas la seule région à revendiquer la possession de croix anciennes ; dans le sud du Massif Central, les Gabales du Gévaudan réutilisaient depuis toujours les pierres levées au néolithique sur lesquelles, plus tard, furent gravés des signes chrétiens et souvent devinrent le socle de la croix du Christ taillée dans le granit ou la pierre volcanique. Comme d'autres avant lui, Jacques Baudoin a classifié, dans un bel ouvrage (1) les types de croix recensées dans cette région. A quelques exceptions près, la liste des catégories de croix rencontrées dans le Massif Central, pourrait s'appliquer à la Champagne-Ardenne.

Ce sont les croix de :

- chemin

- carrefour

- mission

- jubilé : les jubilés de Rome se répètent avec une périodicité de 25 ans, le pape accordait aux pèlerins de toute l'Eglise une indulgence plénière durant l'année suivante. Certains millésimes sont restés célèbres comme 1801, 1826, 1851. Des jubilés extraordinaires étaient par ailleurs accordés par le pape pour des évènements majeurs dans la vie des chrétiens (Jubilés de la Rédemption 1833, 1934...)

- cimetières

- place

- pont

- sommet

- source

- maison et d'église

- arbre : certains arbres faisaient l'objet d'un culte particulier en raison de leur taille ou leur emplacement, une croix y était implantée pour les sanctifier

- mémoire (croix mémoriales)

- commémoration ( lieu de bataille, incendie ravageur, homicide, mort subite ...)

...etc.

 Le long des routes, les croix se présentent généralement selon 3 types :

- la croix simple sans ornement ou avec quelques éléments de décoration situés aux extrémités de la traverse

- la croix avec les instruments de la Passion suspendus sur la traverse : lance, éponge, marteau, clous, couronne d'épines (comme celle de Villedommange (51) au pied de la chapelle Saint-Lié)

- la croix de calvaire où est suspendu le corps du Christ. Cette croix s'enrichit parfois, à ses pieds, de personnages, avec la Vierge, saint Jean, plus rarement avec Marie-Madeleine. L'ensemble est abrité ou non sous un édicule.

croix de Villedommange.jpg

Villedommange (Marne) la croix et les instruments de la Passion (photo du web)

Dans le département des Ardennes, comme ailleurs, les croix de chemin disparaissent. Sur la route départementale D14 entre les communes d'Alland'huy et Charbogne distantes d'à peine 3 kilomètres, les deux croix implantées au bord de la route ne sont plus. Il est vrai que leur nom : la croix du Pauvre et la croix du Riche, y est peut-être pour quelque chose? Plus au nord, entre Alland'huy et Ecordal ( distantes de 2,5 km), sur la D43, la croix du Curé, elle aussi, ne plaisait plus et a été enlevée. Elle datait du XVIIIe siècle. Elle avait pourtant une histoire que le curé Vitter de l'époque nous a contée dans un document d'archive rédigé en 1782 (2) lorsqu'il commenta la vie de la commune d'Ecordal pour l'année 1775.

"Le curé se plaint du maître d'école ivrogne, cabaleur et animé contre lui. On lui répond de patienter. Mais le 18 juillet on conclut à interdire le maître d'école qui n'avait pas d'institution. Le 6 octobre compte rendu du tumulte excité à Ecordal le jour de Saint-Rémy, fête patronale, par des habitants animés contre le curé, qui avaient enivré plusieurs femmes pour les exciter à attaquer le curé lorsqu'il irait à mâtines et le chasser de la paroisse : ce qu'elles ont fait ; l'ayant trainé avec violence et poursuivi à coups de bâton jusqu'à Alland'huy éloigné d'une demi-lieue. Par acte devant notaire signé des coupables et complices, ils sont condamnés à 1200 livres tournois d'amende dont 300 l t aux pauvres du lieu et 300 l t destinées à acheter des ornements [certainement pour l'église!] et 600 l t pour l'agrandissement de la nef selon l'ordonnance de Mgr l'Archevêque.Statué par le même acte le dimanche suivant, les femmes coupables feront amende honorable à genoux à la porte de l'église devant la justice et la maréchaussée..."

La croix, jadis située à la limite du territoire d'Ecordal, indiquait-elle le terme de la poursuite du curé par les femmes excitées marquant ainsi la fin du pugilat? Le récit du curé Vitter ne l'indique pas. L'évènement est aussi relaté par Albert Meyrac (3) mais l'abbé Marchand (4) prétend que : "Meyrac mélange dans sa narration deux histoires différentes". Le journaliste historien affirmait par ailleurs, qu'au lieudit Le Champ-Frappin " se réunissaient les sorciers pour leur sabbat, non loin de la grosse croix dite : Croix du Curé" (5).

Tout compte fait, il était peut-être temps de supprimer ce témoin gênant, qui, placé au bord de la route, aurait pu générer d'autres malheurs dans notre époque éprise de vitesse automobile!

Si elles n'ont pas encore totalement disparu, certaines croix souffrent des affres du temps, mais résistent... jusqu'à quand? C'est le cas de la croix Morlet qui se situe sur la D43 entre Alland'huy et Givry-sur-Aisne, à la côte 81 m, comme le précise la carte IGN.

 

Alland'huy croix 001 bis.jpg

Alland'huy croix 002 bis.jpg

 

Alland'huy croix 003 bis.jpg

 

La croix Morlet a perdu une partie de ses attributs

 

Les croix évoquées ci-dessus étaient toutes réalisées en fer forgé. Au XIXe siècle, issu d'une industrie en plein essor, apparait un matériau nouveau, lourd et résistant : la fonte.

Le caractère industriel de sa fabrication permet à l'aide de moules, une production massive de modèles identiques. Le sort des croix n'y échappe pas.

Une résurrection pour la croix de calvaire

Le hameau du Petit-Ban, rattaché à la commune d'Ecordal depuis 1772 à la suite d'un vote des habitants, possède une croix de calvaire qui a été récemment sauvée de l'oubli et magnifiquement restaurée. Située sur une légère butte, en pointe de l'intersection de la route venant du Chesnois-Auboncourt et recoupant celle menant aux Normands, la croix en fonte a été réinstallée en 2012  après avoir reçue un lifting des mains du ferronnier Mickaël Lebrun d'Alland'huy-Sausseuil.

 

Christ Ecordal 005 bis.jpg

 

 

Christ Ecordal 002 bis.jpg

 

Une restauration soignée a pu être exécutée par l'artisan de Sausseuil, avec l'accord des propriétaires du terrain ; l'opération a été suivie par l'association ECORDAL VITALITÉ, rendant ainsi une nouvelle vie à la croix et à son support.

Descriptif :

 

L'avers de la croix porte dans sa partie haute le Christ crucifié. Ses bras sont en V et deux doigts sont repliés à l'image des Christs jansénistes ( voir article sur Rilly-sur-Aisne ). Les pieds reposent à plat sur le suppedanum. La tête est inclinée sur l'épaule droite.

 

Christ Ecordal 001 bis.jpg

 

La partie inférieure de la composition est dédiée à la Vierge de l'Immaculée Conception.

Marie, les mains croisées sur le cœur, dont une tient une fleur de lys, en rappel de sa pureté virginale, incline la tête.

Elle commence son Assomption, soutenue par une myriade d'angelots, qui émergent des nuages et qui contribuent à accompagner le mouvement d'envol que suggère le pan du manteau qui s'agite au vent comme un étendard. Une auréole rayonnante encadre le visage pour souligner la sainteté de la Vierge. A ses pieds apparait le croissant de lune en référence à la Vierge de l'Apocalypse : " Ensuite parut, dans le ciel un grand signe : une Femme enveloppée dans le soleil, la lune sous les pieds..." ( Apoc. 12; 1)

La représentation semble s'inspirer de la célèbre peinture de Murillo (1618 - 1682 ) aujourd'hui conservée au musée du Louvre.

La dévotion à Marie, dans son Immaculée Conception, se développera à la suite du Concile de Trente ( 1545 - 1563 ) mais va connaitre un essor sans précédent lorsque le pape Pie IX en définit le dogme, le 8 décembre 1854.

La composition s'inscrit dans une sorte de mandorle surmontée d'un dais ajouré et cantonnée de montants munis de consoles arquées. La base repose sur une série de quatre arcatures aux arcs outrepassés.

 

 

Christ Ecordal 004 bis.jpg

 

 Le revers reproduit une nuée moutonnante dont le centre, occupé par une triangle équilatéral, diffuse des faisceaux rayonnants dans toutes les directions ; la figure parfaite du triangle ( = 3 côtés égaux, 3 angles identiques) est le symbole de la Trinité où le Père, le Fils et le Saint-Esprit règnent  sur l'Univers en toute égalité.

 

Christ Ecordal 006 bis.jpg

Une famille de fondeurs

La base de la structure porte une inscription : "CORNEAU FRERES CHARLEVILLE 202". La pièce a été fondue par l'entreprise des frères Corneau devenue plus tard la fonderie Deville de Charleville-Mézières.

202 est le numéro de la pièce.

Henry Alfred Corneau ( 1825 - † 1886 ) et son frère Joseph Emile ( 12 août 1826 - † 1906 ) s'installent comme fondeurs à Charleville en 1860 et se spécialisent dans la fonderie des croix de chemin et des croix de cimetière. Dans un litige qui les oppose en 1869 à un négociant Mr Godin Lemaire de Guise ( 02 ), les deux frères sont mentionnés comme étant "négociants associés"

Dans le bulletin des lois de la Préfecture des Vosges, il est fait mention d'une cession en date du 29 juin 1853,  d'un brevet d'invention pour une " machine propre à la fabrication des clous de soulier et des clous à cheval dite «cloutière vosgienne»", cédé aux sieurs Henri Alfred,  Joseph Emile Corneau et Adrien Gustave Gailly, tous trois négociants à Charleville, par les sieurs Levy et Durand.

« En 1846, un ingénieur et un voyageur de commerce, c'est-à-dire un technicien et un homme attaché aux débouchés de la manufacture, Emile et Alfred Corneau fondaient à Charleville une usine où l'on se mit d'abord à la clouterie mécanique dont les premières machines venaient d'être introduites à Mohon.

L'année suivante, Gustave Gailly, descendant d'un secrétaire de Mairie de Charleville originaire de Binche et venu dans la cité en 1755, débute également dans la ferronnerie et la clouterie mécanique. A vrai dire, les Gailly et les Corneau sont associés d'abord dans une petite usine de la rue Longueville ...etc. (6)»

L'activité des Frères Corneau se diversifie.

Dans un acte de la Préfecture des Ardennes daté du 30 août 1860, les sieurs Corneau (Alfred et Emile), tous deux constructeurs demeurant à Charleville achètent les droits d'invention du sieur Haunet pour : "des perfectionnements dans les poêles et leur application aux cuisinières". Un autre acte de cession est déposé en date du 14 septembre 1860 pour un brevet d'invention concernant cette fois "un genre de poêle calorifère".

Les frères Corneau, fils d'un débitant de boissons à Charleville : Louis Henri Joseph ( 1787 - 1847 ), vont bien gérer leur affaire. Les filles d'Alfred feront de bons mariages en entrant dans les familles Deville, Paillette ou Forest (7). La société Deville reprend l'activité en 1886 aussitôt le décès d'Alfred Corneau. Albert Deville, ancien polytechnicien, mariée à Juliette Corneau, la fille d'Alfred, était déjà en 1877, directeur technique de l'entreprise dirigée par son beau père. L'affaire prend le nom de "Héritiers Corneau" en 1887, puis celui de "Fonderie Deville" en 1889 et enfin celui de "Société Deville et Compagnie".

Pour l'anecdote, le nom de jeune fille de l'arrière-grand-mère d'Yvonne De Gaulle, femme du général, était Émilie Barbey. Émilie avait épousé Alfred Corneau ; leur fille Anna épousa en 1873 le notaire de Charleville, Charles Forest, dont une fille assurera une descendance avec "tante Yvonne"! (8).

 

Le réveil religieux qui s'est opéré entre 1840 et la fin des années 1860 est à l'origine de la floraison des croix au bord des chemins ; il a contribué aussi au succès des entreprises de fonderie.

La croix de calvaire du Petit-Ban ne porte pas de date d'érection, ni de nom de donateur. Un examen fouillé des bulletins du diocèse de Reims ou du journal des paroisses de cette époque permettrait peut-être d'identifier le jour de sa bénédiction. Les pages du présent blog ne manqueront pas de le signaler si les recherches, qui commencent, s'avèrent fructueuses!

Une piste mérite d'être signalée. Au hameau du Petit-Ban existait jadis une ferme portant le nom de "Ho"; elle fut détruite en 1825. Dans ses parages ont été retrouvés, à une certaine profondeur de sol,  les vestiges d'une construction. Or la tradition rapporte depuis toujours qu'une chapelle existait au hameau, elle se situait à l'est des habitations.

En 1821, enfoui dans la terre sous les racines d'un vieux poirier de belle taille, qu'il abattait, M. Guillardel exhuma un service d'objets religieux : ciboires, chandeliers...etc. Certaines pièces étaient en argent massif et semblaient dater du XVIe siècle. Le mobilier liturgique avait été enfoui là pour être caché et soustrait aux pillages de la soldatesque. Un arbre avait été planté pour désigner ultérieurement l'endroit de la cachette.

La croix de calvaire venait-elle se substituer à la chapelle disparue? Au XIXe siècle, comme aux siècles précédents, la croix de carrefour faisait toujours l'objet d'une grande dévotion populaire surtout lorsque la localité ne possédait pas d'église. On y célébrait le mois de Marie, l'activité de prière se déroulait au coucher du soleil, après les travaux des champs. Femmes et enfants se rendaient au pied de la croix pour y prier, alors que les hommes restaient à la maison. Passer devant une croix au bord d'un chemin, déclenchait des gestes de respect : les hommes se découvraient, les femmes saluaient de la tête ; chacun faisait le signe de croix, certains récitaient un Ave, un Pater, un Gloria. Même les charrettes attelées faisaient halte devant la croix afin que les occupants puissent manifester un signe religieux. Des pratiques désormais révolues!

Il est vrai que depuis cette époque, l'article 28 de la loi de Séparation des Églises et de l'État de 1905 stipule expressément «qu'il est interdit à l'avenir d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions...»

C. Q. F. D. :  Ce qu'il fallut déplorer... en 1905 !

 

 

(1) Les croix du Massif Central. Jacques Baudoin EDITIONS CREER, 2000 - 431 pages

(2) Archiv. départ. G 981 - 9e

(3) Villes et villages des Ardennes et la Forêt des Ardennes

(4) RHA tome XII 1977 p. 204

(5) Géographie des Ardennes. Albert Meyrac p. 652

(6) Société d'Etudes Ardennaises 1980 Archives Départementales des Ardennes 192 pages

(7) Une famille industrielle de la métallurgie ardennaise : les Corneau - Deville de 1880 à 1914 mémoire de maîtrise soutenue en 1987 par Olivier SEVE dans R H A tome XXIII - 1988 pages 151 - 162.

(8) Les noms de Familles en Normandie. - Olivier de Lagarde - 1998

JLC



15/10/2014
1 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 88 autres membres