Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

La Neuville-en-Tourne-à-Fuy, dans le sillage de saint Remacle

Les origines

Il y a belle lurette (heurette, liront les puristes de la langue française!) que les Neuvillois du siècle ont oublié l'épisode de saint Remacle. A leur décharge, il est vrai que leurs ancêtres sont probablement restés discrets sur les agissements de ce saint abbé qui ne les concerna pas directement, puisque celui-ci ne fit qu'assurer la notoriété du village voisin, Germigny, aujourd'hui disparu.

 

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Église Saint-Nicaise de La Neuville-en-Tourne-à-Fuy 

 

La Neuville-en-Tourne-à-Fuy

La Neuville-en-Tourne-à-Fuy : un nom alambiqué pour une localité détentrice d'une église au charme indéniable!.

Malgré sa relative ancienneté, l'origine du toponyme est connue de tous les habitants du lieu. Ils gardent en mémoire que la naissance du village se situe vers l'an 1130, quand son voisin, Aussonce, se sentant par trop à l'étroit, dut réaliser une extension en créant une "Neuve Ville". Ainsi, les textes anciens, antérieurs au XVe siècle, font état de La Neuville-les-Aussonce. Plus tard apparaitra le vocable de La Neuville-entre-Retourne-et-Suippe, en évocation de la situation géographique du village dominant les deux vallées.

Puis vient le temps des misères et des guerres. La guerre de Cent Ans sévit sur la région.

 

En 1430, à Germigny, village voisin, le capitaine des armées du roi Charles VII, Jean Poton (ou Pothon) de Xaintrailles met en déroute les Anglais et les Bourguignons, unis dans le même combat sous la houlette du duc Philippe III de Bourgogne.

Ce dernier a confié la conduite de 5 à 600 soldats à ses capitaines, Jacques de Helly, Daniot de Poix et Antoine de Vienne. Leur mission : marcher en direction de Germigny. La troupe avance, mais dans le désordre, les hommes se croient seuls dans le secteur, un moment de dilettante où n'est pas jugé utile l'envoi d'éclaireurs, où les combattants se séparent de leur harnois qu'ils portent habituellement sur le dos. Certains s'amusent même à courir le lièvre et offrent le spectacle d'une belle débandade.

En face : un détachement de l'armée française, numériquement inférieur, commandé par le vaillant de Xaintrailles qui conduit ses soldats en ordre, prêts pour le combat.

L'escarmouche, soudaine, voulue par des assaillants motivés, met rapidement le camp anglais en déroute. Soixante soldats bourguignons y perdent la vie dont leurs chefs de Helly et de Vienne, cent autres sont fait prisonniers. Les Anglais survivants s'enfuient en direction de La Neuville.

A compter de ce jour, en mémoire de l'exploit français le village de La Neuville aurait reçu le nom de La Neuville Tornenfuy, Torne en Fuye comme : tournent le dos et fuient!...

L'assertion n'est pourtant que légende puisqu'un registre des fiefs de Champagne, daté de 1308, mentionne déjà "Nuefville à Torne en Fuie", qui se lit en latin, cette fois, dans le Pouillé antérieur à 1312, sous la forme " Novavilla Tourne en Fuyes".

 

Germigny-Pend-la-Py

 

Le cas de Germigny est une tout autre histoire. Son destin bascule pendant la période agitée que traverse la dynastie mérovingienne au milieu du VIIe siècle. Son nom apparait pour la première fois dans une charte de cette époque.

 

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Copie de DIPLOMATA, Chartæ, Epistolæ Et Alia Documenta Ad Res Francicas Spectantia

Volume Premier, numéro 1. Paris 1791, par Louis-Georges Oudart

 

 

L'ambitieux Grimoald 1er (fils de Pépin de Landen) est maire du palais. Dans les faits, c'est lui qui gouverne le pays d'Austrasie.

Son roi, Sigebert III, n'est guère aux affaires ; fort pieux, il s'intéresse davantage aux fondations de monastères ou à l'érection d'églises nouvelles.

L'aquitain Remacle, bien introduit à la cour du roi mérovingien, crée, vers 651, les abbayes de Stavelot et de Malmédy dans la sauvage forêt ardennaise belge.

Pour plaire au roi, Grimoald pourvoit aux besoins des deux abbayes en les dotant de domaines disséminés sur le territoire du royaume.

Parmi eux figure le village de Germigny du pays de Reims (in pago Remensi).

Le lieu, Germineis ou Germiniacum, ne doit pas être confondu avec son homonyme, lui aussi en terre rémoise, Germeny ou Germineium, l'actuel Germigny situé au sud ouest de Reims près de Janvry. Plus tard pour les distinguer des autres homonymes, le village marnais recevra le nom de Germigny-en-la-Montagne et l'ardennais, celui de Germigny-lez-Machault ou Germigny-Pend-la-Py (Germigny-Pend-la-Pie), puisque, comme d'autres villages voisins : Sommepy, Sainte-Marie-à-Py, sa terminaison fait écho au petit ruisseau la Py, qui coule à proximité.

Le village est donné, par Grimoald à l'abbaye de Stavelot, avec ses habitants : serfs et colons qui cultivent les terres, habitations, auxquels s'ajoutent deux moulins installés un peu plus loin sur la Suippe, et une vigne avec son tenancier.

La donation ne constitue pas un gros sacrifice pour le maire du palais car il avait lui même reçu ce village peu de temps auparavant,  en don,  des mains du roi Sigebert III.

 

D'autres domaines du diocèse de Reims viennent enrichir le patrimoine de l'abbaye comme :

- Bogny

- Chooz

- Charbeaux

- Beffu (Beffu-le-Morthomme)

Grimoald ajoute à la donation de Germigny, le village de Terron-sur-Aisne (Terunes juxta fluviolum Axina) qu'il vient d'acquérir, de ses propres deniers cette fois, de dame Godetrude.

Toutes les donations seront confirmées aux siècles suivants par les successeurs de Sigebert, à l'exception de Terron qui n'apparait déjà plus en 676 dans la confirmation des possessions signée par Dagobert II à son retour d'exil.

Les deux abbayes auront à leur tête un seul et même abbé, une situation source de conflits.

 

En 1135, Wibald est aux commandes, époque où l'abbaye-double est à son apogée. Pour l'autel Saint-Remacle de Stavelot, il fait exécuter un retable d'argent doré représentant les épisodes de la vie du saint et la liste écrite des propriétés de l'abbaye. On pouvait y lire les noms de : Germineis (Germigny), Bovingeis (Bogny), Calaum (Chooz), Kerbov (Charbeaux).

Ce père abbé, qui signe l'œuvre ( HOC OPUS FECIT ABBAS WIBALDUS), voue une vénération sans mesure pour saint Remacle dont il répand le culte.

 

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Copie du dessin du XVIIe siècle conservé aux Archives de l'Etat de Liège.

Extrait de l'ouvrage de Philippe GEORGE (1)

 

Il ne subsiste aujourd'hui que "quelques pièces du retable dont on perd la trace en 1735 : deux médaillons et deux lamelles de laiton doré" (1) page 159.

Vie et légende de saint Remacle

De nombreux ouvrages racontent la vie de saint Remacle. L'abrégé qui suit est inspiré de la vie du saint rédigée par les Bollandistes (voir 2 )

 

La vie de saint Remacle (Rimagilus)

- né vers 612. Ses parents, Albutius (le père) et Matrinia (Matrine, la mère), sont de riches propriétaires dans le Berry.

- son enfance est suivie par Sulpice (surnommé Sulpice le Pieux), archidiacre, devenu évêque de Bourges.

- sur les recommandations de Sulpice, l'éducation du jeune Remacle est confiée à Éloi (le futur saint Éloi).

- puis il entre au célèbre monastère de Luxeuil en qualité de moine; l'établissement monastique étant alors sous la direction de Walbert. Remacle gagne ensuite l'abbaye de Solignac près de Limoges, récemment fondée par Éloi (632).

- Remacle en devient l'abbé.

- Dagobert 1er, roi des Francs, le choisit comme chancelier.

- au cours d'une partie de chasse dans les Ardennes, au Stelinberg, le roi déclare son intention d'y construire une abbaye, mais le projet ne se réalise pas immédiatement.

- Sigebert III succède au trône de son père Dagobert. Grimoald, maire du palais, propose à Remacle de s'installer à Cugnon, dans la vallée de la Semoy pour y créer un monastère (644). L'endroit ne convenant pas, Sigebert III lui fait don d'un plus vaste domaine, au confluent de la Warche et de la Warchenne, dans un lieu inculte, où règne l'idolâtrie.

- le vœu de Dagobert peut enfin se réaliser, Remacle y fonde en 648, le monastère de Malmedy, nommé à l'époque Malmundarium, car l'endroit se trouve enfin libéré des malins esprits, puis en 650, celui de Stavelot, nommé Stabuletum, car les animaux sauvages avaient l'habitude de s'y réunir comme dans une étable (Stabula).

La double fondation respectait la coutume de saint Colomban enseignée à Luxeuil selon laquelle une abbaye-double rendait l'entraide et l'émulation mystique plus efficaces. Une autre interprétation y voit une volonté de Remacle de doter chacun des deux diocèses voisins, Cologne et Maëstricht, d'une communauté monastique propre.

- les moines se mettent au travail sous la direction de Remacle, qui quitte bientôt la communauté pour succéder, en 650 à Amand, l'évêque de Tongres-Maëstricht, démissionnaire.

- à la demande du roi, l'évêque Remacle, qui conserve son titre d'abbé, mène une mission d'évangélisation en consacrant des églises nouvelles sur son diocèse, mais aussi chez son voisin de Cologne, Cunibert.

- la charge d'évêque ne lui convenant pas, Remacle retourne à Stavelot, il place Théodard sur le siège épiscopal libéré.

- en se retirant à Stavelot, il emmène avec lui Babolin, à qui est confiée la direction du monastère de Malmédy.

- Remacle meurt à Stavelot entre 670 et 679. Le premier abbé à lui succéder est Babolin. (nota : le site Wikipédia indique une naissance en l'an 600 et une mort en 669 ; le site Nominis propose l'année 664 pour le décès)

- fête le 3 septembre  (un nécrologe du monastère de Saint-Mathias de Trèves indiquait, au XIIIe siècle, la date du 6 septembre, mais tous les autres de la ville, ainsi que les bréviaires conventuels, calendriers ou autres exemplaires, stipulent la date traditionnelle du 3 septembre). (4)

 

La légende de saint Remacle

Pour construire le monastère de Stavelot, saint Remacle utilise des ânes chargés de hottes  afin d'amener les pierres des carrières voisines. Le diable, entouré d'esprits malins qui règnent sur le lieu, voit d'un mauvais œil l'édification d'une abbaye qui contrecarre ses projets maléfiques.

Pour empêcher la construction, il se transforme en loup et dévore les ânes.

Saint Remacle punit le loup et lui ordonne de prendre la place des ânes et, dorénavant, de porter les hottes en disant à chaque voyage : «Hotte leu».

 

Beaucoup y voient là, l'origine du nom du village de Hotleux, situé entre Waimes et Malmédy (la voie d'accès au village porte le nom de : route de Hottleux).

 

Les représentations de saint Remacle dans l'iconographie

- Saint Remacle est représenté en tenue d'abbé ou d'évêque puisqu'il exerça les deux charges. Il tient souvent une église sur la main parce qu'il est le fondateur des abbayes de Malmédy et Stavelot.

- un loup est à ses côtés, couché à ses pieds, pour signifier son emprise sur le diable, donc sa victoire sur le démon.

- il tient aussi en main le bourdon du pèlerin pour marquer son cheminement spirituel qui le conduisit, de la chaire d'évêque à la solitude du monastère où il finit ses jours.

 

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La statue de saint Remacle dans l'église de Spa.

copie de la photo prise par Jacques Riga de Spa sur le site web de Animation Chrétienne et Tourisme (A.C.T.)

 

Le culte de saint Remacle s'est largement répandu aux alentours de Stavelot. Aussi la province de Liège recèle de nombreuses églises renfermant des représentations (vitrail ou statue) du saint. La statue la plus visitée est sans aucun doute celle qu'abrite l'église de Spa. Disposée dans le transept méridional, elle a fait l'objet d'une restauration réussie, et est exposée à la vue des visiteurs, protégée par une vitrine sécurisée. Saint Remacle apparait coiffé de la mitre épiscopale, il lui manque toutefois sa crosse d'abbé, dont le crosseron tourné vers lui, marquerait sa qualité d'abbé nullius.

C'est dans l'église Saint-Sébastien de Stavelot que le visiteur admire la châsse contenant les reliques du saint, remarquable bijou d'orfèvrerie du XIIIe siècle.

 

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Reliquaire de saint Remacle dans l'église Saint-Sébastien de Stavelot

 

L'édifice de Stavelot possède une statue et un vitrail représentant saint Remacle.

 

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Aux côtés de Remacle, le loup puni, porte les hottes remplies de pierres

 

Un prieuré conventuel à Germigny?

Il est bien difficile, faute d'écrits, de savoir quand Remacle s'empressa d'établir une petite communauté monastique sur ses terres de Germigny nouvellement acquises. Leur éloignement géographique a constitué de tout temps un handicap pour l'abbaye-mère. Son histoire révèle que la gestion des biens de Germigny fut souvent confiée à un tiers, représentant local faisant fonction d'avoué, au sens médiéval du terme. Parfois même le seigneur du lieu usurpera les biens monastiques.

Ainsi lit-on (4) page 3, que «le 3 septembre 1104, le seigneur Rigold d'Aussonce, venu à Stavelot, renouvelait avec serment, au cours d'une cérémonie solennelle, la main sur la châsse de S. Remacle, sa promesse de remettre les religieux en possession de leur domaine de Germigny, enlevé par ses ancêtres.»

 

L'époque de la construction du bâtiment de la première église reste inconnue. Le plus ancien pouillé du diocèse de Reims, antérieur à 1312, indique seulement l'existence d'une paroisse placée sous l'invocation de S. Remacle.

 

Pour F. Baix l'édifice est bien antérieur (4) «l 'église, ..., était, à n'en pas douter, l'œuvre des moines. Mais, en 1130, le droit de collation n'appartenait déjà plus à l'abbé de Stavelot, lorsque " les moines de S. Remacle demeurant dans la paroisse de Germigny " obtinrent, de l'archevêque Rainaud de Reims, l'autorisation de construire un oratoire particulier derrière le chœur de l'église paroissiale, sans préjudice du droit d'autel ou de collation, détenu alors par Hugues, archidiacre de Reims. Il leur fut aussi concédé une partie du cimetière pour leurs maisons claustrales, moyennant un cens de sept écus, monnaie de Reims, à payer à Hugues et à ses successeurs. Ainsi se manifestait le retour ou le séjour des religieux de Stavelot à Germigny, après la restitution de Rigoald d'Aussonce.»

En 1146, l'abbé Wibald se réserve la gestion en direct des biens de son domaine ardennais. Ceci laisse penser que des moines sont installés à Germigny. «Cependant, cet essai d'une sorte de prévôté ou de prieuré conventuel avec des moines de S. Remacle ne devait guère durer. Déjà, en 1160, l'abbé Erlebald, frère et successeur de Wilbald († 1155), cédait à l'abbaye de Saint-Remi de Reims le village de Germigny avec ses dépendances et tout ce que son monastère possédait au-delà de l'Aisne, moyennant un cens annuel et perpétuel...» ajoute F. Baix.

Le paiement du cens sera cause de multiples différents entre l'abbé de Stavelot et celui de Reims.

Le 29 janvier 1421, les Stavelotains finissent par vendre aux Rémois ce cens annuel, source de tant de tracas, ce qui les «dépouillaient ainsi de tout droit sur l'ancien domaine royal de Germigny, reçu par S. Remacle.» (4)

«Ainsi la seigneurie est toute entière à l'abbaye de Saint-Remi» renchérit l'abbé Marcq en 1872 dans son ouvrage (5)

Le même auteur ajoute plus loin : «l'Archevêque de Reims possédait à Germigny une ferme "ou cense seigneuriale" que le district de Rethel mettait en vente en 1791 ; terres et bois... »... Autrement dit : le point final de la trace des moines de Stavelot à Germigny.

 

Le village de Germigny

S'agissant du village, l'abbé Marcq, curé d'Aussonce, affirme (5) :

«... on ne saurait douter que Germigny souffrit beaucoup en 1484, (?) lorsque Xaintrailles y battit les Anglais ; toutefois il ne périt point à cette époque.

Ce n'est qu'à la guerre de la Fronde qu'il fut presqu'entièrement détruit.»

En effet, suite à la lecture d'un courrier rédigé par l'archiviste de Stavelot en date du 4 février 1657, destiné aux Bollandistes, F. Baix confirme :

«A ce moment, le village même de Germigny était en train de disparaitre. Voici le rapport que faisait le doyen d'Attigny, en 1678 :

" L'église est en mauvais état, elle est fort petite et à la charge de M. le curé, à ce que disent les paroissiens. Il n'y a que cinq communians ; il n'y a de linges que deux méchantes nappes et une chasuble ; point de livres qu'un missel ; le Saint-Sacrement conservé dans un ciboire de cuivre point trop honneste ; un calice d'estain indécent ; point de vaisseaux des saintes huiles ; point de fonts ; le cimetière n'est point fermé. Désolations de tous costés. On y dit la messe fort rarement ; M. le curé réside à Reims ; on n'y fait ni prosnes, ni catéchismes ; aucune rente à l'église , et le sieur curé, nommé Nicaise des Porthes, natif de Reims, possède la cure depuis neuf ans. Dans tout le village, il n'y a que deux maisons. Il plaira à Monseigneur, si sa Grandeur le trouve bon, ordonner au sieur curé de faire fermer l'église  le jour de Pâques, pour empescher des impiétés honteuses qui s'y commettent par les pèlerins qui se rendent à saint Remacle".

Bientôt, le village est désert, sans curé, sans habitants ; ses terres sont cultivées par les voisins, dit encore le doyen. En 1681, La Neuville avait reçu les derniers habitants de Germigny qui, présume-t-on, fut détruit presque entièrement pendant les guerres de la Fronde. Cependant, malgré la disparition de Germigny et de son église, le souvenir de S. Remacle ne devait pas disparaitre.

"Aujourd'hui, écrivait dom Albert Noël, en 1891, Germigny n'existe plus qu'à l'état de lieudit, sauf le cimetière qui a été conservé. On y voit un monticule planté de sapins, au milieu desquels s'élève une croix, objet de rendez-vous des pèlerinages de la contrée. On y vient prier saint Remacle pour les maladies de poitrine, et souvent la foi des pieux visiteurs a été récompensée par des miracles. Sous le monticule on a découvert un souterrain qui parait être la crypte de l'ancienne église qui s'élevait en ce lieu, la statue de saint Remacle qui en provient a été transportée dans celle de Ville-sur-Retourne"

Depuis lors qu'est-il advenu? Voici les réponses que nous avons reçues (1949)

"L'église de Ville-sur-Retourne, détruite durant la guerre 1914-18, possédait une statue du saint qui n'a pas été replacée dans la nouvelle église. Cette statue repose actuellement dans la poussière d'un grenier, mais il ne s'agit pas de la vénérable relique de Germigny, qui a disparu depuis longtemps et qui devait être de pierre ou de bois. Celle qui existe encore et qui est délaissée est une statue moderne en carton romain et sans valeur artistique.

Le culte de S. Remacle semble avoir complètement disparu des habitudes régionales. Avant la guerre de 1914, existait à Ville-sur-Retourne un petit pèlerinage peu fréquenté en l'honneur du saint, comportant une messe solennelle, en l'église de Ville-sur-Retourne, le lundi de Pâques. Cette tradition a été abandonnée au lendemain de la guerre 1914-18. Et en la paroisse de La Neuville-en-Tourne-à-Fuy, qui comprend le territoire de Germigny :

"A l'église, dans un petit médaillon, relique de S. Remacle, et une statue ancienne d'évêque inconnu, peut-être S. Remacle. La butte du cimetière de Germigny est encore existante aujourd'hui. La croix qui la surmonte, en béton et fonte ouvragée, a été érigée en 1934 pour remplacer la croix de bois tombée en décrépitude au cours de la guerre 14-18. Quelques souterrains existent encore sous la butte. Les pèlerinages officiels ont cessé depuis 1904 ou 1905 ; quelques personnes y vont encore isolément invoquer S. Remacle pour les maux de gorge. La paroisse de La Neuville y va encore en procession à peu près tous les deux ans, lorsqu'un dimanche est libre au cours de l'été" - (extrait d'une lettre de M. l'abbé Rousset, curé de La Neuville-en-Tourne-à-Fuy)

Soulignons, à l'ancienne église de Germigny comme à Ville-sur-Retourne, la vieille tradition de pèlerinages à S. Remacle au temps de la fête de Pâques.»

 

Aujourd'hui : été 2016

Ce souvenir évanescent de Germigny est désormais bel et bien oublié.

Les nostalgiques du passé peuvent toutefois se rendre sur le site du village disparu. Au départ de La Neuville-en-Tourne-à-Fuy, ils emprunteront la départementale D 315 en direction de Cauroy, et, à mi parcours, prendront, sur leur droite, un chemin goudronné. A son terme, juste en face, à l'orée d'un bois, s'ouvre une trouée qui conduit à la butte où est plantée la croix commémorative.

Autour, les trous béants des terriers de renards et de blaireaux sont les vestiges de l'entrée des anciens souterrains signalés par l'abbé Rousset.

 

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La croix abandonnée, bientôt engloutie par la végétation

 

A gauche vers l'est, le chemin de terre conduit à un autre bois où jonchent, parmi les herbes folles, des pierres taillées, seuls témoignages des anciennes habitations du village ou des pierres tombales du cimetière.

 

 

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La flèche indique l'emplacement de la croix

 

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On notera l'orthographe "Germiny" sur les cartes IGN, copie de l'indication cadastrale (feuille 000 YH 01)

 

Quant à S. Remacle, si longtemps vénéré en ce lieu, il ne subsiste de lui qu'un vitrail pour honorer sa mémoire. Il occupe une baie du bas-côté nord dans l'église Saint-Nicaise de La Neuville-en-Tourne-à-Fuy, relégué dans un espace secondaire entre saint Paul et Bernadette Soubirous, deux symboles du début de l'Église et de son terme à la veille de Vatican II. Sorti de l'atelier rémois des Sœurs de Troyere, le vitrail porte la date de 1955. Il représente le bon Remacle en tenue d'abbé brandissant fièrement  sa crosse et une maquette d'église, deux attributs pour matérialiser sa réussite temporelle ; un loup dompté, sagement assis à ses pieds, immortalise sa victoire sur Satan.

 

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le vitrail du bas-côté nord

sur l'atelier rémois De Troyere lire : Condé-les-Vouziers : un vitrail inspiré par Rubens ?

 

Visiter l'église Saint-Nicaise

L'église de La Neuville a choisi comme patron l'archevêque rémois martyrisé par les Vandales en "l'anno Domini 406" comme le rappelle l'inscription gravée dans le marbre d'une pierre disposée au milieu de la cathédrale. A sa création, le village de La Neuville dépend de l'abbaye Saint-Nicaise de Reims, d'où l'origine du vocable de l'église.

 

L'historique et le descriptif de l'édifice sont résumés dans une fiche technique établie par Bruno Decrock en 2012. (6)

Pour l'historique, le document rappelle que :

- le chœur, le transept et le clocher datent du début du XVIe siècle (la date de 1506 figure gravée sur une pile de la croisée : voir sa photographie sur le site (6).) Certains ont proposé la date de 1450 pour la construction de l'église.

- la sacristie a été construite en 1683

- la nef porte la date de 1714

- le clocher est réparé en 1808 et la nef largement transformée en 1874 (notamment reconstruction de la façade occidentale)

 

Le descriptif indique :

- nef et bas-côtés de 4 travées, précédés d'un chœur d'une travée puis d'une abside à 5 pans

- clocher planté à la croisée du transept sur le modèle du plan roman champenois

- utilisation de divers matériaux pour la maçonnerie : moellons de craie, pierre de Dom-le-Mesnil (pour les chaînages) et briques (matériau bon marché utilisé pour la réfection du dernier étage du clocher début XIXe s.)

- belles voutes en bois dans la nef.

 

Les commentaires de B. Decrock peuvent être complétés par quelques indications sur le mobilier afin de rendre la visite de l'église plus attrayante encore.

 

Le mobilier

 

Le devant du maître-autel, en pierre et en stuc, reproduit la scène de la Déposition de croix. Le thème fort répandu partout en France, l'est moins en terres ardennaises. Sa représentation, ici à La Neuville-en-Tourne-à-Fuy, est même unique dans la région, sur un devant d'autel.

Cet épisode de la Passion se situe entre celui de la Descente de croix et celui de la Déploration (ou Lamentations), qui est suivie de la Mise au Tombeau.

Au XIVe siècle les Franciscains répandent la dévotion du Chemin de croix. La station 13 relate le moment où Jésus est détaché de la croix pour être remis à sa Mère. La scène inspirera l'iconographie de la Piéta. Mais les évangiles demeurent avares de détails sur ces instants de la Passion. Ils indiquent seulement que Joseph d'Arimathie alla trouver Pilate pour réclamer le corps du Christ. «Celui-ci acheta un linceul, descendit Jésus de la croix, l'enveloppa du linceul, le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc..etc » (Marc, 15 ; 46). Lire aussi : Jn, 19 ; 38 - 42. Mt, 27 ; 57 - 60. Lc, 23 ; 52 - 53.

Entre les deux personnages, Joseph d'Arimathie, à la tête du Christ, et Nicodème aux pieds, figurent, à l'arrière du linceul :

- au centre, la Vierge éplorée

- à sa droite, l'apôtre saint Jean, l'ami fidèle, le disciple bien aimé de Jésus

- à la gauche de la Vierge, une seule des deux Marie

Occupant le devant de la scène pour attirer tous les regards avant qu'ils n'identifient les autres personnes : Marie-Madeleine!

Elle est ici au premier plan et devient ainsi le personnage principal face à la mort du Christ. Une prérogative qu'elle vole à la Vierge, dans cet épisode.

Un genou à terre, en signe d'humilité, Marie-Madeleine laisse éclater sa détresse : elle sanglote. Elle a déposé au sol son pot à parfums, ses longs cheveux, habituellement défaits sur les épaules, sont rejetés en arrière.

Ces deux indices soulignés par le sculpteur, montrent à l'évidence qu'il ne peut y avoir d'ambiguïté : cette femme courbée au premier plan est bien Marie-Madeleine. Plus que la peine d'une mère qui perd son fils, la détresse ressentie par la disparition de l'être aimé semble être le message dominant, au-delà de la compassion qu'inspirera, ensuite, la scène de la Mise au Tombeau. Là, Marie y deviendra l'acteur principal.

 

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La Déposition de croix

 

Au gré des visites, on retrouve une scène similaire, en Belgique dans le Pays de la Haute-Lesse. A proximité de Saint-Hubert, l'église Saint-Lambert du village de Bure renferme aussi une Déposition de croix sur le devant de son maître-autel. En bois sculpté, la scène est entourée de belles boiseries du XVIIIe siècle.

 

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La Déposition de croix de l'église de Bure en Belgique

 

Une autre pièce est digne d'intérêt parmi le mobilier. La belle chaire-à-prêcher est l'œuvre des frères Aubry de Gespunsart (vers 1890).

Comme pour la chaire de Tagnon, ils ont exprimé tout leur talent dans la composition du meuble ; leur dextérité dans la maitrise de la taille du bois, n'est pas démentie. (voir le lien : TAGNON : sa foisonnante église Saint-Pierre ). Ici les panneaux reproduisent les quatre évangélistes accostés de leur attribut respectif. La figure du Bon Pasteur occupe l'espace du dosseret, tandis que la colombe du Saint-Esprit plane au revers de l'abat-voix. Un pinacle ouvragé surmonte l'ensemble ; ses trilobes ajourés inspirent  une évocation trinitaire pour ce lieu de prédication.

Au registre des boiseries, la porte, ouvrant sur la sacristie, suscite aussi l'admiration avec sa série d'arcatures néo-gothiques et son arc sommital en accolade d'où jaillit un fleuron. Son pendant occupe la droite de l'autel méridional.

Derrière cette porte a été rapportée l'épitaphe relatant la fondation du pilier le plus ancien de l'église (1508). De cette inscription ne subsiste qu'une mention partielle :

 

bi                      iane sa

feme                    de cest

pilier et fut fôde le xv

de mars là mil vc et viii

 

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Ce type d'inscription est plutôt rare dans le département. Des exemples, de la même époque, existent dans les églises de Charbogne, Tourteron, Saulces-Champenoises, Thugny-Trugny etc...

 

La muraille du bras du transept méridional conserve une piscine transformée en armoire liturgique. Sa niche abrite un coffret reliquaire, dont la vitre de protection laisse entrevoir des objets épars qui n'attendent qu'une âme charitable pour rétablir leur ordonnancement originel. Ont-ils un lien avec la relique de la Vraie Croix que le curé du lieu, Nicolas Lecourt, rapporte de Rome en 1747? Une autre inscription conservée dans la sacristie, gravée dans le marbre, tend à l'infirmer, alors qu'un écrit du XIXe siècle signale la disparition "à jamais" des reliquaires de La Neuville.

 

La Neuville en TàF 014 mod.jpg

 

un reliquaire du XXe siècle ?

Les Vitraux

La publication de l'inventaire (6) décrit les vitraux dans le détail ; un simple rappel de leur titre suffit pour guider la visite.

Dans le chœur les verrières sortent de l'atelier Jacques Simon de Reims dans le courant des années 1925 à 27.

Ce sont :

- fenêtre axiale : La Cène (3 lancettes) HOC EST CORPUS MEUM

- à droite : saint Luc (LVCAS) et saint Jean (JOANNES) avec leur attribut en-dessous (vitre jumelée), puis

- un ostensoir et un calice, (vitre jumelée)

- fenêtre est, du bras sud du transept : l'Annonciation avec l'inscription : JE SVIS LA SERVANTE DU SEIGNEVR

- fenêtre sud du bras sud : la Nativité avec l'inscription :  ET LE VERBE S'EST FAIT CHAIR. fenêtre ternée, c'est-à-dire en 3 parties. 

- à gauche : saint Marc (MARCVS) et saint Matthieu (MATTHÆVS) avec leur attribut en-dessous (vitre jumelée), puis

- un calice et un ostensoir, (vitre jumelée - les ustensiles liturgiques sont inversés par rapport au vitrail d'en face)

- fenêtre est, du bras nord du transept : Jésus et la Samaritaine .

 

Dans les parties nord et sud du transept et des bas-côtés (circuit dans le sens inverse des aiguilles d'une montre selon le parcours du chemin de croix), ce sont tout d'abord les vitraux réalisés par les sœurs de Troeyer de Reims :

- Jésus au milieu des enfants selon l'Évangile de Matthieu 19 ; 13 "Laissez ces petits enfants ; ne les empêchez pas de venir à moi ..."

- saint Paul

- saint Remacle

- Bernadette Soubirous

- saint curé d'Ars

- baptême de l'eunuque éthiopien par l'apôtre Philippe (Actes des Apôtres 8 ; 26 - 38)

- la grande rosace est consacrée au martyre de saint Nicaise, patron de l'église par atelier Simon

- saint Honoré

- saint Tharcissius (at. Simon)

- sainte Cécile (at. Simon)

- sainte Jeanne d'Arc

- saint Pierre (at. Simon).

Les vitraux des oculi de la nef sont de Jacques Simon.

 

Tharcissius (ou Tarcisius, Tarsicius, Tarcicius) n'est pas un saint que les visiteurs ont l'habitude de croiser dans les églises ardennaises. Son martyre est rapporté par le pape Damase, le promoteur, au IVe siècle, des dévotions aux catacombes romaines.

Tarcisius était diacre. Plutôt que se séparer du précieux viatique qu'il transportait, la légende raconte qu'il préféra mourir lapidé par des païens qui tentaient de le lui voler, pour profaner les Saintes Espèces. Mort en 217, sa fête se célèbre le 15 août. Il est resté le patron des servants d'autel et celui des premiers communiants.

 

Germigny 024 mod.jpg

 

saint Tarcisius

 

L'église est riche d'une belle statuaire.

L'autel sud est paré en son centre d'une Notre-Dame des Victoires. De part et d'autre : à gauche, saint Joseph et à droite saint Sébastien.

L'autel nord est dominé par la statue du Sacré-Cœur de Jésus. A ses côtés sont saint Éloi, à droite, et saint Blaise (?) à gauche. Dans l'encadrement d'une ancienne piscine liturgique : Notre-Dame de Lourdes.

Sur une console accrochée au dernier pilier de la nef, côté Évangile, trône une Vierge à l'Enfant au bras mutilé. D'inspiration XIVe siècle, l'abbé Sery se résout à la voir plus moderne : XVIIIe ou XIXe siècle. (voir son étude de la statuaire mariale dans les Ardennes). Côté Épitre, figure la statue du saint patron : Nicaise. D'ordinaire apparaissant en saint céphalophore, tenant sa tête décapitée entre les mains, ici l'artiste s'est contenté de présenter saint Nicaise décoiffé de sa mitre qu'il expose à la vue de tous.

Dans le bas-côté nord sont exposées les statues de : Jeanne d'Arc, qui côtoie le monument érigé en mémoire des victimes de la guerre 1914/18, et saint Antoine.

Au-dessus de la tribune sous l'oculus occidental, la statue de sainte Prudentienne demeure dans la pénombre. Saint Walfroy et Notre-Dame de Lisieux, au bas de la nef, restent peu visibles.

 

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Vierge à l'Enfant de la nef

 

 Bibliographie sommaire

(1) Philippe GEORGE : Reliques et arts précieux en pays mosan : du haut Moyen-Age à l'époque contemporaine. Editions du CÉFAL

(2) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30740r/f441.item.r=.zoom Les Petits Bollandistes. Vie des saints.

(3) Nicolas Schroeder : Les hommes et la terre de saint Remacle. Histoire sociale et économique de l'abbaye de Stavelot-Malmédy VIIe - XIVe siècles. Editions Université de Bruxelles Oct. 2015. 360 pages

(4) François Baix : Saint Remacle et les Églises de Reims et de Trèves. Extrait de Folklore Stavelot-Malmédy t. XV, 1951, pp. 5-28. imprimerie CH. PEETERS LEAU.

(5) Abbé Marcq : Histoire d'Aussonce, La Neuville-en-Tourne-à-Fuy, Germigny-Pend-la-Pie . 1872 . 140 pages

(6) Bruno Decrock Inventaire du Patrimoine de Champagne-Ardenne voir le site internet sur le lien : http://inventaire-patrimoine.cr-champagne-ardenne.fr/dossier/eglise-paroissiale-saint-nicaise/e16643a5-7281-4514-a3cb-c03b0da81b5a#historique

(7) Gérard PONSINET et Michel ROUSSEAU : La Neuville-en-Tourne-à-Fuy. Histoire d'un village champenois. Edition de 2004. 248 pages. L'ouvrage de référence pour tout connaître sur l'histoire de la commune. Exemplaires encore disponibles : s'adresser à la mairie.

JLC.

 

 

 

 

 



28/08/2016
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