Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Derniers beaux jours pour une sortie de châsses...

Les visiteurs se sont pressés  nombreux aux portes de l'Archéoforum de Liège pour l'exposition de reliquaires qui a connu un franc succès avec plus de 2550 entrées. Les belles châsses ont regagné maintenant l'obscurité d'un sanctuaire ou la vitrine d'une salle des trésors, quittant ainsi les devants de la scène où les avait propulsées M. Philippe GEORGE, conservateur de la cathédrale de Liège.

Parmi la foule des curieux, il y avait plusieurs groupes de Champagne-Ardenne venus découvrir la châsse de Saint-Thierry.

Sans chauvinisme excessif, le vieux reliquaire constituait pour eux le clou de l'exposition.

 

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La châsse de Saint-Thierry

 

 

 

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Châsse de sainte Ursule église Saint-Martin de Strépy (La Louvière)

 

 

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Bras Reliquaire de saint Théodard église N-Dame des Carmes Thuin

 

 

M. J-Claude GHISLAIN, commissaire scientifique et auteur de la découverte marnaise, lui a consacré un article dans la revue du Trésor de Liège : Bloc-Notes n° 36 septembre 2013 aux pages 14 à 16.  www.tresordeliege.be

 

Avec son autorisation, le texte de M. GHISLAIN est reproduit intégralement ci-après, hors photos et illustrations.

 

Notice sur l’âme de la châsse de saint Thierry, église Saint-Hilaire à Saint-Thierry (Marne)

 

«Saint Thierry, originaire d’Auménaucourt, aux portes de Reims, est un clerc disciple de l’illustre évêque Remi qui lui inspira la fondation de l’abbaye au Mont d’Hor, actuellement à Saint-Thierry (Marne). Il en fut le premier abbé et y mourut vers 533. Son culte est attesté dès le VIIe siècle et plusieurs châsses ont contenu ses reliques, dont des translations eurent lieu en 976 et en 1071[1]. En janvier 1228, l’abbé Milon annonça le renouvellement de la châsse et la translation solennelle se déroula le 23 octobre 1233, sept siècles après le décès du saint patron. La châsse gothique est l’œuvre de l’atelier du maître rémois Wuerris d’Anneau. Elle était en mauvais état, dont l’âme en bois, lorsqu’elle nécessita une restauration confiée à un atelier de Reims entre 1630 et 1632. L’abbaye fut supprimée en 1776 et la châsse transférée l’année suivante en l’église paroissiale où elle fut pillée en 1793 (ou 1794). L’âme consolidée ensuite fut finalement désaffectée en 1827 au profit d’une nouvelle châsse[2]. Préservée lors des bombardements en1917-1918, elle tomba dans l’oubli jusqu’en 2011.

 

Elle présente la forme d’un cercueil au toit en bâtière amovible (H. 62 x L. 127,5 x l. 41,6 cm). Les bords de la toiture portent les traces de fixation des crètages et de trois pommeaux faîtiers. Les témoignages anciens rappellent que la châsse comportait quatre supports zoomorphes, en cuivre doré comme le revêtement, partiellement en argent, avec des statuettes et des colonnettes en vermeil. Des émaux et des cabochons agrémentaient l’ornementation des bords et encadrements. D’innombrables clous et parcelles de cuivre parsèment encore la châsse.  Au XVIIe siècle, le prieur Victor Cotron, dans sa chronique latine de 1658 (p. 461) et dom Guillaume Marlot, dans son Histoire de Reims (p. 41) ont  transcrit les inscriptions déployées au pourtour de la base[3]. Sur le « piédestal » de la châsse se lisait une inscription latine en hexamètres dactyliques : Istud vas factum fuit anno millesimo ducentesimo tricesimo tertio mense octobri. Plus bas, il était rappelé : Milo quod cepit, Gerardus sponte recepit, cum sumptu multo peragens Milone sepulto. Post sancti  Lucha quinta solempnia luce. Laus fuit Henrici translatio Theodori. Vivere das natae, regique videre Metensi, Te memor ad tumulum, Theodorice, gerit, Dum ruit in Christum perculsus ab aethere Paulus, Corruit, agnovit Dei sine lumine numen. La mention du maître-orfèvre rémois du XIIIe siècle s’y ajoutait en français comme suit, selon V. Cotron : « Maistres Wuerris d’Anniau de Raims me fist ».

 

Le croquis et la description de dom Cotron nous renseignent sur l’iconographie des niches trilobées des deux pignons, des douze arcatures latérales en arc brisé et des six caissons du toit. Aux extrémités trônaient respectivement le Christ bénissant muni de l’orbe et à l’autre extrémité, saint Thierry, revêtu de ses ornements pontificaux, tenant la crosse et un codex. Le collège apostolique occupait les deux séries de six arcatures alignées sur les longs côtés. Les figurines assises présentaient leur attribut iconographique et un livre. Les six tableaux en bas-relief du toit illustraient la vie du saint patron. D’un côté, et successivement, un aigle indique dans la chênaie, à saint Thierry accompagné de l’abbesse Susanne, l’emplacement de la future abbaye ; Thierry guérit le roi Thierry Ier souffrant d’ophtalmie ; ensuite, il ressuscite la fille de ce roi d’Austrasie. Sur l’autre face, on voyait l’agonie du saint, le cortège funèbre et enfin sa sépulture.

 

Il est surprenant que la recherche se soit désintéressée de la châsse bien documentée de saint Thierry. Elle était un fleuron de l’orfèvrerie rémoise méconnue, contemporaine de l’efflorescence artistique prestigieuse de la ville du sacre au XIIIe siècle. Son créateur, Wuerris d’Anneau, ne serait-il pas l’orfèvre Verric auquel l’archevêque Aubry de Humbert confia la création de la châsse de saint Nicaise, achevée en 1213 pour la cathédrale[4] ? Sa conception était comparable à celle de saint Thierry, mais les pignons bordés d’une inscription étaient occupés respectivement par le Christ et la Vierge. Le témoin rémois conservé le plus évocateur de ces œuvres orfévrées somptueuses disparues est le reliquaire de Samson, du trésor de la cathédrale. Le tableau- reliquaire en forme de pignon de châsse est porté par un pied. Sur le fond trilobé de la niche, une colonnette a remplacé une figurine présumée mariale[5].

 

L’aspect général de la châsse de saint Thierry est évoqué étroitement par celle contemporaine de la patronne de l’abbaye picarde d’Origny-Sainte-Benoîte, réalisée entre 1231 et 1233. Elle est connue par la gravure dans Le miroir d’Origny [6]. Les accessoires saillants renseignent sur ceux perdus à Saint-Thierry, tels que les crètages, les pommeaux et les supports léonins qui expliquent les dimensions légèrement supérieurs à Origny. Les pinacles au sommet des colonnettes, entre les arcatures, expliqueraient les motifs correspondants sur le croquis de dom Cotron. Dans les deux cas, le type général participe de la filiation des châsses rhéno-mosanes contemporaines, comme celles de sainte Ermelinde de Meldert (Brabant)  achevée en 1236 (aujourd’hui consacrée à saint Firmin, au trésor de la cathédrale d’Amiens) et de sainte Ode à Amay (Liège), vers 1235. L’étroite parenté entre les châsses d’Origny et de Saint-Thierry ne suggérerait-elle pas une origine également rémoise pour la première ? Observons que les apôtres y sont debout et non plus assis, option précoce de la formule gothique, comme sur l’ancienne châsse hennuyère de saint Vincent à Soignies.

 



[1] Pour l’histoire de l’abbaye et son saint patron, voir le recueil réuni par Michel BUR, Saint-Thierry, une abbaye du XIe au XXe siècle, Actes du colloque international d’histoire monastiques Reims-Saint-Thierry, 11-14 octobre 1976, Saint-Thierry, 1979.

[2] Les principales sources relatives à la châsse de saint Thierry sont : V. COTRON, Chronicon percelebris monasterii Sancti Theoderici prope Remos a primaeve sui fundatione usque ad annum 1658, (bibliothèque municipale de Reims, ms. 1600) ; G. MARLOT, Histoire de la ville, cité et université de Reims métroplitaine de la Gaule Belgique, traduction par J. LACOURT, III, Reims, 1846, p. 41-42 ; P.N. FRANCART, Vie de st. Thierry, prêtre, disciple de saint Remi, fondateur et premier abbé de l’ancien Monastère du Mont-d’Hor, près Rheims avec un abrégé de celle de saint Théodulphe, Reims, 1828, (éd. Anastatique, Reims, 2008), p. 54, 60-68, 70, 185.

[3] Les textes au bas de la châsse ont été relevés partiellement par V. COTRON, Chronicon, p. 461 et une traduction est proposée par H. DIEUDONNÉ , Les reliques de saint Thierry et de saint Théodulphe, abbés du Mont d’Hor, Reims, 1909, p. 68-69 : « Ce réceptacle fut achevé l’an mil deux cents trente trois au mois d’octobre ». Plus bas : « Ce que Milon a commencé, Gérard l’a spontanément continué, célébrant à grand frais (les solennités) après les funérailles de Milon, le cinquième jour après la fête de saint Thierry. La translation de Thierry fut la louange d’Henri (l’archevêque) ». Dom Guillaume Marlot, op. cit., p. 41, complète la fin du texte latin qui évoque les miracles, négligée par le prieur Victor Cotron. Je dois à Monsieur Jaak Peersman, que je remercie, la traduction de la fin du texte complémentaire relevé par Marlot : « Tu confères la vie à la fille et la vue au roi de Metz (son père) ; en mémoire, (saint) Thierry te convie à son cercueil. Tandis qu’il combattait le Christ, Paul fut terrassé, foudroyé par le ciel, et il reconnut la volonté divine, indépendamment de la lueur de son regard, sans l’éclairage de ses yeux ». Cette inscription devait figurer du même côté de la châsse que leur illustration sur la toiture.

[4] H. JADART, Saint Nicaise, évêque et martyr rémois. Son culte à la cathédrale de Reims, dans Travaux de l’Académie Nationale de Reims, 128, 1909-1910, p. 251-253.

[5] Trésors des églises de France, Paris, 1965, p. 67, n° 134, pl. 90 ; Vingt Siècles en cathédrale, Paris, 2001, p. 457, fig. (catalogue d’exposition) ; P. TARBÉ, Trésors des églises de Reims, Paris, 1843, p. 80 (reliquaire marial (actuellement de Samson  ?) dans l’inventaire du trésor de la cathédrale en 1669).

[6] P. de SAINT-QUENTIN, Le Miroir d’Origny, Saint-Quentin, 1660, p. 119-120, 321-322, gravure p. 320 ; Ch. GOMART, Essai historique de la ville de Ribemont et son canton, Saint-Quentin, 1869, p. 327-330, fig. p. 328 (d’après la précédente)...»

Jean-Claude GHISLAIN

 

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Reliquaire portatif de saint Bavon - Xe siècle. Bois et argent Tongres

 

Il ne faut pas quitter Liège et son Archéoforum sans rendre visite :

- au riche Trésor de la cathédrale

- aux célèbres fonts baptismaux mosans en bronze du XIIe siècle

- au musée du Grand Curtius qui garantit de "sacrées" surprises.

J-L C



04/03/2014
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