Jean-Luc Collignon

Jean-Luc Collignon

Corny : un Denis à deux têtes

Des origines au goût de terroir

Le village de Corny, aujourd'hui Corny-Machéroménil, au nord de Rethel, s'appelait jadis Corny-la-Ville. Dans des temps plus reculés, il parait qu'il adopta le nom de Fontaine-aux-Charmes * ; était-ce en raison de la beauté de son site autour de sa fontaine Saint-Denis ou de la présence d'une forêt environnante riche en bétulacées?...

Une autre piste tout autant arboricole le fait dériver cette fois du cornouiller encore appelé corne, qui se serait transformé en Corny. Le diminutif Cornicelle s'est, quant à lui, imposé dans l'appellation d'un lieudit et d'une ferme du village. Un autre terme récurrent dans la littérature locale l'affuble d'un Corny-la-Flatte, pourtant moins flatteur (!) en raison des nombreuses bouses de vache qui s'étalaient "sur les chemins, dans les rues du village" et qu'on "ne songe pas à enlever" Géographie Traditionnelle et Populaire du département des Ardennes par le Dr Octave Guelliot -1975. Cette anecdote conforte l'idée que les habitants ont pratiqué ici l'élevage des bêtes à cornes depuis fort longtemps. Toutefois la déception gagne presque le visiteur de l'église qui y déplore l'absence de saint Cornélius  (ou Corneille, le Cornély breton), grand protecteur des bovins!

Avant sa déportation par l'empereur romain ( vers 252), le pape Corneille, devenu saint confesseur par l'histoire, avait rencontré, lors d'un synode, l'évêque Denys d'Alexandrie pour régler un schisme qui secouait l'Église balbutiante d'Occident. 

Ni Corneille, ni Denys d'Alexandrie n'ont laissé de trace à Corny. Cependant, un autre Denis s'installe très tôt au cœur de la paroisse et en devient le saint patron. L'église du village est placée sous son vocable.

*Fonte del Charme cité dans "Trésor des Chartes du comté de Rethel" tome 1 p.114 au titre de : Concession de privilèges par Grimoard, évêque de Comminges et administrateur de l'abbaye de la Grande Sauve, et Hugues III, comte de Rethel, aux bourgeois de la Fontaine au Charme ou Corny La Ville Novembre 1233.

Un destin lié à Novy

L'église Saint-Denis de Corny revendique des origines moyenâgeuses. Sa prospérité est liée à celle du prieuré Notre-Dame de Novy, fondé en 1097. La charte de fondation révèle que le comte de Rethel, Hugues 1er, offre des terres au prieuré nouvellement créé par l'abbaye girondine de la Sauve Majeure. Ainsi, une partie des territoires de Novy, Barby, Tagnon, Perthes... lui appartenant,  passent aux mains des moines bénédictins. L'élan de générosité fait des émules. Guy d'Autry imite le comte de Rethel et cède sa grosse ferme de Corny-la-Ville avec ses dépendances au prieur Hernant. Les moines désormais pourvus de biens terrestres vont pouvoir s'adonner à leur mission de prières pour le salut des âmes de leurs généreux donateurs.

Ces moines appartiennent à la plus ancienne congrégation monastique. L'Ordre bénédictin, fondé par Saint Benoit de Nursie voit le jour en 529 avec son premier siège établi sur le Mont Cassin en Italie.

La prospérité est fulgurante. En France, les congrégations les plus importantes sont à Saint-Germain-des-Prés (fondée en 555), Saint-Denis (625), Jumièges en Normandie (654) et plus tard Cluny (en 910).

Dès leur arrivée, les moines de Novy s'attèlent à la mise en culture des terres qui leur sont confiées.

Pour mener à bien les travaux de défrichement, ils favorisent la venue de populations auxquelles ils se doivent d'accorder un lieu de culte. Un autel (altare) est dressé - c'est-à-dire une église - au centre des hameaux les plus peuplés. Corny, Saulces-Monclin, sont du nombre.

Si la Vierge Marie est choisie, par nature, pour veiller sur le prieuré de Novy, c'est l'apôtre de Paris, son premier évêque, qui préside avec logique, par personnes interposées, aux destinées de l'église de Corny.

Résumé hagiographique

La "Vita", la vie,  de saint Denis, - Dionysios, pour les origines grecques du nom - est largement répandue pour ne pas mériter ici un long développement. Énumérons en quelques traits significatifs.

Son natalice se célèbre le 9 octobre, jour de son entrée au Ciel (dies ejus natalis).

Denis est du groupe des évêques envoyés en Gaule par le pape Fabien vers 250 avec mission d'évangéliser le pays. Mais celle-ci se heurte à la persécution de Valérien en 258. Huitième du genre, elle décapite aussi dans sa logique d'éradication, les papes Etienne 1er, Sixte II, et l'évêque de Carthage, Cyprien.

Au VIe siècle, une part de légende associe au martyre de Denis ceux de saint Rustique, prêtre et de saint Eleuthère, diacre, tous deux déclarés compagnons du saint évêque.

Le lieu du massacre est Catulliacus, devenu postérieurement la localité de Saint-Denis.

Au IXe siècle, Hilduin, abbé de Saint-Denis, souhaite réactiver le culte voué à l'apôtre qui est en perte de vitesse ; il propose une nouvelle version du martyre qu'il situe à Montmartre (le Mons Martyrum), assimilant la scène à celle du Golgotha avec Jésus. L'évêque Denis y est décapité avec un glaive par des bourreaux à la solde de l'empereur romain, ses deux compagnons ont la tête tranchée à l'aide d'une hache.

Aussitôt sa décapitation, le corps de saint Denis se relève, prend la tête coupée dans ses mains, et guidé par deux anges, parcourt les 3 kilomètres qui sépare la colline de Montmartre du lieu de sa sépulture : l'église Saint-Denis de l'Estrée d'aujourd'hui. Il emprunte naturellement la rue des Martyrs dans son trajet, puis, parvenu à son terme, il remet sa tête à une pieuse femme dénommée Catula.

Cette fabuleuse épopée rappelle le miracle de la Sainte Ampoule rémoise qu'Hincmar affirmera avoir été apportée, à saint Remi, par une blanche colombe venue du Ciel. Hincmar fut l'élève d'Hilduin à Saint-Denis, il avait bien appris et retenu la leçon de son maître !.

Les hagiographes qualifient saint Denis de protocéphalophore car il est le modèle des saints céphalophores. Leur nombre dépasse la trentaine. Saint Nicaise de Reims figure en bonne place dans la longue liste, de même que saint Oricle que nous croisons à Senuc.

A Reims deux anges accompagnent aussi saint Nicaise pour le guider, ils seront de même, à Amiens, aux côtés des saints Fuscien et Victoric, tous deux décapités.

 Culte et iconographie de saint Denis

Saint Denis est le protecteur de la monarchie française depuis que Dagobert exige d'être inhumé, lui aussi, à Saint-Denis (639). Le cri de guerre : «Montjoie Saint-Denis» est adopté par les rois de France. C'est sur l'emplacement du tombeau du saint que Geneviève fonde son abbaye vers 475. Dagobert reconstruit une nouvelle église (626) pour accueillir les reliques du vénérable évêque, lors d'une translation conduite avec faste.

Le culte du saint se répand dans tout le pays - aujourd'hui 51 communes françaises portent le vocable de Saint-Denis - mais aussi en Allemagne. La ville de Ratisbonne en Bavière revendiquera l'honneur de posséder le corps de Denis. Le saint  figure d'ailleurs parmi les 14 saints intercesseurs (dits encore : auxiliaires, auxiliateurs).

Tous, sauf saint Gilles, ont été martyrisés et sont invoqués pour intercéder en faveur d'une guérison.

Saint Denis l'est pour les maux de tête et les possessions diaboliques.

La statuaire le représente la tête coupée tenue en mains, parfois, seule la partie supérieure du crâne est tranchée, beaucoup plus rarement le saint est pourvu de deux têtes.

Un autel, un tableau, une statue, une bannière pour honorer saint Denis

L'église de Corny ne conserve rien de visible de l'époque du Moyen-Age. L'édifice d'aujourd'hui porte les traces d'une restauration importante engagée au XIXe siècle.

La nef unique contient trois autels, deux latéraux et un adossé à la muraille méridionale.

 

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La nef de l'église Saint-Denis de Corny

 

 L'autel majeur et les boiseries qui l'entourent datent de 1769 / 70 ; ils ont été fournis et posés par Pierre LONNOY, maître-marbrier au Pont d'Arches à Mézières.

Le style baroque de l'époque règne sur toute la composition. La table d'autel, en forme de tombeau est en marbre gris, le socle et la corniche en marbre rouge de Saint-Rémy. Les consoles des angles et la croix sommitale sont en marbre blanc d'Italie. Le gradin, sur la table d'autel, est en marbre gris et rouge.

Tous ces détails sont consignés sur le document servant de marché passé entre les membres de la Fabrique et l'artisan qui s'engage à terminer les travaux "d'ici la Pentecôte de l'année prochaine" Le document, que l'on peut assimiler à un devis actuel, est daté du 30 juillet 1769. (voir aux A. D.du 08 la liasse G124)

Un tableau

Derrière le tabernacle un grand tableau peint représente le martyre de saint Denis.

 

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Descriptif :

 

 Au centre du tableau se tient saint Denis assis. Son bourreau lui tient la tête par les cheveux et s'apprête à la trancher de son glaive. Pour la circonstance les gardes ont dévêtu Denis jusqu'aux épaules.

A droite le prêtre Éleuthère prie à genoux, le regard rivé à son maître.

Au premier plan et à leurs côtés, le diacre Rustique prie également, le regard baissé. Il est vêtu de la dalmatique, le vêtement des diacres.

A la droite de Denis et à la hauteur de son visage, un personnage couvert d'un voile, est sans doute la femme Catula qui attend de récupérer la tête du condamné qu'elle déposera précisément sur ce voile comme le raconte la légende.

 

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Pour bien désigner le commanditaire de l'exécution, l'étendard romain flotte derrière le bourreau.

Il est brandi par un soldat en armure. On y reconnait l'aigle aux deux ailes déployées et l'emblème de la République romaine : SPQR pour Senatus Populus Que Romanus (le Sénat et le Peuple Romain). Cette inscription figuraient aux frontons des temples romains et sur les bannières militaires.

Elle se voit encore souvent sur les chemins de croix, reproduite à la station 1, lorsque Jésus reçoit sa condamnation des mains de Ponce Pilate.

Au-dessus anges et angelots se préparent à déposer les couronnes et la palme aux martyrs.

 

Un autel

L'autel nord de la nef est dédié à saint Denis. Réalisé dans le style baroque du XVIIIe siècle, il comporte deux belles colonnes en marbre dotées de chapiteaux ioniques (comme ceux de l'Acropole d'Athènes !). Il est surmonté d'un fronton triangulaire interrompu qui est endommagé ou a été sectionné. Un bandeau peint reproduit sur fond bleu une frise alternant festons et glands dorés.

 

Une statue

Juchée sur le tabernacle, dont la porte reproduit les initiales du nom, la statue de saint Denis domine l'autel.

 

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 Le saint se montre en tenue d'évêque. La particularité de cette représentation réside dans la présence de deux têtes pour un même personnage.

Une particularité rarissime, peut-être unique dans le diocèse rémois?

Une bannière

Une confrérie en l'honneur de saint Denis a pu localement être active comme le suggère l'existence d'une bannière

 

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Autres révélations

1) Autels mariaux

 

Comme son voisin du nord, l'autel secondaire méridional est baroque et de même composition.

Il est dédié à la Vierge. Les traces d'une ancienne dédicace à Marie se lisent sous la peinture qui recouvre le mur (derrière la statue, au niveau de la couronne) ; comme au nord, celle-ci est posée sur le tabernacle. Marie soutient l'Enfant Jésus sur son bras droit.

 

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Le socle de la statue porte des marques de fabrique : MAYER'SCHE KUNSTANSTALT MÜNCHEN

Il s'agit de l'Institut d'Art Chrétien de Münich fondé par Joseph Gabriel Mayer en 1847. Le célèbre sculpteur bavarois (1808 - 1883) s'est distingué à plus d'un titre. D'abord par sa courageuse formation qui le conduit, après sa journée de travail en sa qualité de compagnon, à suivre les cours du soir de l'école polytechnique, puis d'enchainer avec les cours de peinture à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Münich. La qualité de son savoir faire le conduit également à instruire les apprentis pupilles de la Couronne qui lui décerne le privilège de "protégé". Catholique et sensible au bien-être de ses ouvriers, il fonde pour eux, une caisse d'entraide et une caisse-maladie, une première dans le monde ouvrier de l'époque.

L'atelier connait un essor rapide, Mayer en ouvre d'autres : dans la capitale bavaroise, mais aussi à Londres, New York et Nancy en 1865, cette dernière, pour assurer la diffusion des productions sur le territoire français.

A partir de cette époque, les statues comportent une signature en français. A la mort du sculpteur, l'atelier est repris par le fils : Josef Bernhard Mayer, mais dès 1870 la production des œuvres issues de l'atelier nancéen décline face à la concurrence des fabricants français.

Compte tenu de ces éclairages historiques peut-on en conclure que la statue de Corny est antérieure à 1865 puisqu'elle porte une marque en langue allemande?

 

L'autel adossé au mur méridional de la nef semble être un ajout plus récent.

Il est consacré à l'Immaculée Conception, dont le dogme affirme que la Vierge a été conçue sans la tache du péché originel. (Dogme défini par Pie IX le 8 décembre 1854)

Le socle et la table d'autel avec son soubassement paraissent, par contre, plus anciens que le retable;

Une bannière en l'honneur de l'Immaculée Conception est dressée à proximité.

Sur le mur, une plaque commémore la mémoire de Ledouble de l'hospice général de Tours.

 

2) Les Vitraux

Deux vitraux historiés éclairent le chœur. Celui de gauche évoque la Crucifixion avec quatre personnages au pied de la croix. Selon la tradition apparaissent : Marie éplorée (vêtement bleu), derrière : la Madeleine repentante, et saint Jean.

Celui de droite montre la scène de l'Adoration des mages racontée dans l'Évangile de Matthieu (2 ;1-12)

 

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Résumé du chapitre 2 de l'Évangile: Les mages sont avertis par une étoile de la naissance d'un roi en Judée. (Les mages sont assimilés à l'époque aux astronomes et aux astrologues). Hérode leur fait promettre de revenir dès qu' ils auront trouvé l'enfant afin qu'il puisse l'adorer. Les mages découvrent la maison de Bethléem, guidés par l'étoile. Ils voient Jésus, l'adorent et lui remettent des présents. Avertis par un songe, ils ne retournent pas auprès d'Hérode mais regagnent leur pays.

 L'Évangile ne dit rien de plus. Ce sont les écrits apocryphes qui viennent enrichir le récit de Matthieu, puis :

- Origène (185 - 224) fixe le nombre des mages à trois.

- Ils sont par la suite assimilés aux trois âges de la vie et aux trois continents connus à l'époque : Asie, Afrique Europe.

- Avec Tertullien (160 - 230), ils deviennent des rois lorsque l'exégète y trouve une référence dans les Psaumes et dans le livre d'Isaïe.

- Au IXe siècle, ils sont nommés :Gaspar, Melchior, Balthazar

 

Description :

Melchior, le roi  de Perse, le premier des rois, est agenouillé devant l'Enfant-roi. Il a gardé sa couronne sur la tête car il n'a pas encore remis sa cassette remplie de pièces d'or. La scène est empruntée à la cérémonie du «triomphe» au temps de l'antiquité romaine au cours de laquelle les peuples vaincus et soumis apportaient leur tribut au général vainqueur.

Gaspar, à la peau noire, revendique son origine africaine, il apporte l'encens;

Balthazar, barbe blanche, offre la myrrhe.

Joseph, dans l'ombre, se montre discret : il n'est "que" le père nourricier de l'Enfant-roi qui vient de naître.

En arrière plan : chameaux et chevaux, les montures des rois mages, attendent leur maître sous la surveillance de gardes.

 

3) La statuaire

 

 Plusieurs statues "classiques" sont proposées à la dévotion des fidèles :

- une Vierge à l'Enfant en bois dorée de la fin du XIXe siècle (Jésus est encore porté à droite)

- Joseph portant lui aussi Jésus

- sainte Thérèse de Lisieux

- Jésus du Sacré-Cœur

- Jeanne d'Arc

- la plus intéressante, sur le plan iconographique, est cette statue de bois peint représentant un moine barbu. Sa robe, qui évoque la bure brune, est constellée de croix enhendées dorées. Le vêtement muni d'un capuce court est serré à la taille par une corde à plusieurs nœuds qui pend jusqu'aux pieds. Les trois nœuds correspondant aux trois vœux monastiques : obéissance, pauvreté et chasteté suggèrent l'appartenance à un Ordre mendiant des Frères mineurs, peut-être les Cordeliers, héritiers de l'Ordre franciscain créé en 1210 par saint François d'Assise ?

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Un attribut manque dans la main droite du moine : une crosse de Père abbé ?

 

 4) La chaire à prêcher

 La chaire est en bois peint. La configuration du mur latéral nord a été modifiée pour recevoir le mobilier qui se résume à :

- un abat-voix décoré d'une colombe (le Saint Esprit) au centre d'une Gloire rayonnante

- un dosseret portant une croix à double traverse (papale ou archiépiscopale), le livre des Écritures fermé et noué d'un lien (la Parole prime ici l'écrit) des rameaux d'olivier et de chênes et une crosse d'abbé (mutilée)

- une cuve comportant quatre panneaux où figurent les évangélistes avec leur attribut respectif

- un pied résumé à un pédoncule, - sauvetage d'urgence postérieur à l'ensemble, - qui soutient une belle couronne godronnée.

L'ensemble parait dater du XIXe voire XXe siècle.

JLC



06/07/2014
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